Revendications des "gilets jaunes" en matière d'énergie : ouvrons la discussion

Il y a quelques jours, les rédactions de plusieurs médias ont reçu un document qui au premier coup d'oeil ressemble plus à une demande de rançon qu'à un programme politique. Il tient en fait un peu des deux : c'est une liste de 42 "directives du peuples" hétéroclites adressées aux députés pour qu'ils les "transposent en loi", le tout est signé "les gilets jaunes".
Impossible de connaître l'origine ou la représentativité de ce document mais faute de mieux, il peut servir de base pour réfléchir à ce que pourrait attendre les manifestants en matière d'énergie. Il contient en effet plusieurs points qui sont directement liés à la politique énergétique. Je vous propose de les passer en revue et de les discuter.

N'hésitez pas à en débattre dans les commentaires ou à me contacter pour compléter.


"Un grand plan d'isolation des logements"


Cette revendication apparaît en cinquième dans la liste ce qui, j'imagine, signifie qu'elle a une importance particulière.
S'il s'agit de soutenir financièrement les travaux d'isolation, il existe déjà de nombreuses aides. Cette page résume les différents dispositifs, et on est d'accord : c'est une véritable jungle, d'autant que d'autres aides existent aussi au niveau local (Il est cependant possible d'estimer assez simplement ce à quoi vous avez droit par exemple grâce à ce site)
Je crois donc que les progrès sont d'abord à faire sur l'accessibilité des aides : une refonte visant un système le plus simple possible, c'est-à-dire au moins un guichet unique (un seul dossier auprès d'un seul interlocuteur pour obtenir toutes les aides auxquelles on a droit) ou mieux un service public de la rénovation énergétique (un service agissant comme maître d'oeuvre et gérant l'ensemble du projet de l'audit énergétique à la réception en passant par l'obtention des financement et le suivi du chantier).

Ceci-dit il serait toujours possible et peut-être souhaitable de renforcer le financement de l'isolation des logements - à condition évidemment de le financer. D'où une question qui mérite d'être posée : est-ce qu'une fiscalité plus élevée sur l'énergie serait acceptable en échange d'un droit à la rénovation énergétique ?

Pas de hausse des taxes sur le carburant


On touche au point de départ du mouvement.
Cependant, rapporté aux revenus le prix du carburant est aujourd'hui à son niveau le plus bas historique. En 1977, lors de sa création, il fallait près de 18 minutes de travail au SMIC pour se payer un litre de carburant, aujourd'hui 9 suffisent, c'est moitié moins. Bien sur, il faut ramener ce prix à la consommation et c'est là que le bât blesse : justement parce que le carburant est devenu de moins en moins cher, nous avons laissé croître dangereusement notre dépendance au pétrole, en construisant et en achetant des véhicules trop gourmands, en abandonnant les transports en commun, en rendant les commerces et les services inaccessibles autrement qu'en voiture...
En fait ce qu'illustre la crise actuelle, c'est les dangers de cette situation : lorsque le prix du carburant monte, une partie de la population est étranglée. On peut évidemment geler voire baisser les taxes mais ce n'est qu'une solution de court terme. Ca ne nous protégera pas contre la prochaine flambée du prix du pétrole, voire contre son utilisation comme moyen de pression par des puissances étrangères. Ce n'est pas de la science-fiction : aujourd'hui, l'OPEP et la Russie se sont entendue pour limiter la production de pétrole ce qui a fait augmenté les cours de 5% en une seule journée !
Lorsqu'on vous étrangle, le mieux est encore de couper la corde... Sans même parler de pollution et de climat, peut-on s'entendre pour dire que nous devrions trouver le moyen de secouer notre dépendance au pétrole qui contribue à nous affaiblir économiquement et politiquement ? Si oui, comment ?

Une industrie française de la voiture à hydrogène ?


Les études existantes (par exemple ici ou ici) montrent que l'empreinte écologique des véhicules électriques est au moins aussi bonne que celle des véhicules à hydrogène et que les deux sont largement plus performants que les voitures classiques. L'électricité présente aussi l'avantage d'être déjà disponible dans tous les foyers et de pouvoir être produite sur place, par exemple en installant des panneaux solaires. Ce n'est pas le cas pour l'hydrogène qui est complexe à produire et dangereux à manipuler, et nécessitera donc toujours un passage à la station service pour remplir le réservoir.
Je trouve donc ce rejet du véhicule électrique curieux d'autant que la France est plutôt bien située sur ce marché : la voiture électrique la plus vendue au monde est la Zoe de Renault et, en Europe, plus d'un véhicule électrique sur 3 est français.
Quoiqu'il en soit renforcer l'investissement public dans des filières énergétiques innovantes serait évidemment une bonne chose. Il ne faut pas oublier aussi que des solutions éprouvées existent en sont en attente de financement, par exemple le train et les transports publics.

Nationalisation d'EDF et Engie ?


EDF et Engie (ex-GDF) sont des sociétés anonymes mais l'Etat reste leur premier actionnaire (à 83,7% dans le cas d'EDF, 23,6% pour Engie). Si on entend par "redevenir publiques" que ces deux entreprises redeviennent des "établissements publics à caractère industriel et commercial" comme elles l'étaient avant 2004, je ne crois pas que ça changera grand chose...
Si la revendication est en réalité un contrôle sur les prix de l'électricité et du gaz, cela existe déjà pour les particuliers avec les tarifs réglementés... et ces prix sont généralement supérieurs à ceux des concurrents purement privés d'EDF et Engie. Si les tarifs réglementés augmentent, ce n'est pas à cause de l'Etat qui fait tout pour l'éviter mais parce qu'ils doivent légalement couvrir les coûts des producteurs - plutôt une bonne politique si on tient à ces entreprises. Un autre facteur est l'augmentation des taxes destinées à financer notamment le développement des énergies renouvelables et l'accès à l'électricité dans les DOM-COM.

L'augmentation du prix du gaz et de l'électricité est donc beaucoup plus liée à l'augmentation des coûts qu'au statut des entreprises. Pour le gaz, qui n'est pas produit en France, son prix est corrélé à celui du pétrole, pour l'électricité il est tiré vers le haut par le vieillissement du parc nucléaire français qui nécessite d'investir lourdement pour le maintenir en état et/ou le remplacer. Dans les deux cas, il n'existe pas de solution miracle...
Mais l'Etat pourrait au moins mieux utiliser son rôle d'actionnaire pour contrôler ces entreprises et notamment réprimer leur aventurisme à l'étranger. Le rôle d'EDF par exemple n'est peut-être pas d'aller construire à grands risques des centrales nucléaires en Grande Bretagne ou en Chine alors que des investissements sont nécessaires en France.


Taxation des carburants non-routiers


Dans le cas du carburant aérien, une taxe sur les billets d'avion proportionnelle à la distance parcourue (type taxe Chirac) aurait le même effet. Elle permettrait de contourner la Convention de Chicago et d'éviter que les avions aillent simplement faire le plein ailleurs. C'est une mesure facile à mettre en oeuvre, ce qui ne veut pas dire qu'elle serait indolore, notamment pour les habitants d'outre-mer et des régions françaises mal desservies par le train.
Pour les carburants maritimes, les navires de commerce et de pêche sont effectivement exonérés de la TVA et de la taxe intérieure sur les consommation de produits énergétiques, au même titre que les taxis ou les transporteurs routiers, par exemple, pour l'essence et le gasoil. Rien n'empêche que ce principe soit revu mais évidemment ces activités en prendraient un coup...



Publié le 7 décembre 2018 par Thibault Laconde

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1 commentaire :

  1. Puisque vous m'invitez à commenter ... allons-y !

    Un premier commentaire ... ce texte ressemble d'avantage à un morceau de propagande écolo qu'à une réflexion véritable. L'instruction est faite uniquement "à charge", sans prise en compte bien sûr des réalités vécues par les "sans dents" et avec pour seul but de promouvoir les idées des "lobbies de l'écologie".

    Un exemple: le prix du carburant. En 1977 (vous avez une excuse, vous n'étiez peut-être pas né !), période de plein emploi, qui était le tout début de la pleine "démocratisation" de la voiture, on (je parle des hommes, les femmes restaient le plus souvent à la maison - les choses commençaient à changer pour les jeunes) allait au boulot à pied, à vélo, ou à la rigueur en Mobylette ou en Solex, situé à quelques kilomètres, mais très rarement en voiture. Les courses étaient faites par madame à l'épicerie ou la boulangerie d'à côté (il n'y avait pas encore de supermarchés). Les enfants allaient à l'école à pied. La voiture, objet de luxe (donc à TVA augmentée), servait surtout pour la balade du dimanche, pour aller voir la famille, pour les vacances ... Aujourd'hui, il en faut obligatoirement 2 par foyer pour se rendre au travail, faire les courses, amener les enfants ... Avant, acheter de l'essence, c'était "facultatif", maintenant, c'est "obligatoire" et il faut faire énormément plus de kilomètres pour vivre et dépenser bien plus !

    Nationalisation d'EDF et Engie: Il est facile de se moquer des propositions "absurdes" faites ici ou là. Mais, n'aurait-il pas fallu au lieu par exemple de claironner que "le soleil et le vent n'envoient pas de factures", annoncer clairement: "x% de solaire ou éolien, ça fera augmenter le prix de votre électricité de tant d'€ par an", ou "fermer Fessenheim, çà coûtera à chaque foyer ... €/an". A la place de cela, on voit partout les écolos accuser EDF d'augmenter inconsidérément ses prix (idem pour Engie pour le gaz), alors que les ENRs seraient plus compétitives ... Que peuvent penser les gens soumis à une telle propagande ?

    Enfin un dernier point: l'hydrogène "écolo" ! Il faut savoir que l'hydrogène n'existe pas dans la nature, mais est fabriqué à partir de gaz naturel ... avec beaucoup de pertes d'énergie et émissions de CO2. Pourquoi ne pas utiliser directement le gaz naturel ? (Bien sûr, je connais la réponse: le lobby des ENRs prétend fabriquer de l'hydrogène par électrolyse pendant les pointes de production ... en omettant bien sûr de préciser combien coûte cet hydrogène produit par des usines à l'arrêt 80 ou 90% du temps)
    Signé: papijo

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