Au revoir Bonn, bonjour Katowice : le bilan de la COP23 et les enjeux pour la COP24

Le rideau tombe ce soir sur la 23e conférence sur le climat, l'occasion de faire un bilan et de dessiner déjà quelques enjeux pour les prochains mois.


En bref, ça s'est bien passé


S'il ne faut retenir qu'une seule chose, c'est que la COP23 s'est déroulée sans réel accroc (sauf rebondissement de dernière minute).


Évidemment, c'était d'autant plus facile que cette COP était une conférence destinée avant tout à préparer la suivante mais il n'empêche qu'elle a vu des progrès importants, pour citer les principaux :
  • Sur le "rulebook" (renommé officiellement "guideline for implementation") : L'Accord de Paris, on le sait, a gravé dans le marbre des principes généraux qui doivent être précisés avant de devenir réellement opérationnels. La conférence de Bonn a permis d'adopter un brouillon de ce manuel d'application de l'Accord de Paris, il reste encore beaucoup de divergences mais dans les négociations internationales s'entendre sur le texte sur lequel on va discuter est déjà un grand pas !
  • Sur le "dialogue de Talanoa" : dans le cadre de la COP21, les États se sont engagés à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre mais ces promesses sont encore très insuffisantes pour limiter le réchauffement de la planète à 2°C et idéalement à 1.5°C, objectifs pourtant inscrits dans l'Accord de Paris. Des révisions régulières sont donc nécessaires, c'est l'objectif du dialogue de Talanoa qui formalise un mécanisme ébauché il y a deux ans.
  • Sur l'action pre-2020, c'est-à-dire avant la mise en oeuvre de l'Accord de Paris, des progrès ont aussi été enregistrés.
La présidence fidjienne a aussi imprimé sa marque sur cette conférence avec l'Ocean Pathway ou en poussant des sujets tels que le genre, l'agriculture et la sécurité alimentaire ou encore la Plateforme pour les collectivités locales et les Peuples autochtones.


Beaucoup de travail en 2018


Tout n'est pas réglé pour autant : il ne s'agit que de premiers pas qui devront être poursuivis et accélérés. Par ailleurs, certains sujets patinent, c'est le cas - comme d'habitude serait-on tenté de dire - des financements (dont les fameux 100 milliards de dollars par an promis par les pays développé aux pays en développement) et des pertes et dommages (le mécanisme destiné à aider les victimes du changement climatique). Il reste encore beaucoup de travail pour permettre l'entrée en vigueur de l'Accord de Paris à la COP24 comme prévu...
Ouvrons donc nos agendas : la prochaine conférence sur le climat, aura lieu à Katowice dans le sud de la Pologne du 4 au 13 décembre 2018.

Cette COP24 est un rendez-vous crucial mais ce n'est pas le seul : l'intersession (en quelque sorte la COP23.5 qui aura lieu en avril) sera importante, comme les réunions du G20 ou les autres grands rendez-vous internationaux qui devront faire avancer les négociations en coulisse. Sans oublier le sommet sur le climat organisé à Paris le 12 décembre et qui doit notamment aborder la question des financements.
Le GIEC doit aussi remettre en septembre 2018 son prochain rapport sur l'impact d'un réchauffement de 1.5°C et les trajectoires d'émission qui peuvent y mener.


Bref, l'année 2018 s'annonce chargée sur le front du climat. Pour les acteurs de la société civile, il faudra aussi faire un effort de pédagogie et de mobilisation pour expliquer pourquoi la COP24 qui resssemble fort à un énième sommet technocratique est en fait un rendez-vous autant, voire plus, important que la COP21.


Une mobilisation toujours forte


La société civile, justement parlons-en. Cette COP23 n'a pas fait le plein coté chef d'Etat et de gouvernement mais les visiteurs se sont encore bousculés dans les allées de la conférence : selon la ministre de l'environnement allemande, la COP23 a acceuilli 72.000 participants dont 11.000 délégués et 1200 journalistes. Ce qui en fait la plus grande conférence internationale jamais organisée en Allemagne.


Pour une COP que tout le monde savait par avance "technique" et "de transition", cette fréquentation est remarquable. C'est encore une fois la preuve que le climat reste en haut de l'agenda : aucun autre sujet n'a la capacité de mobiliser aussi largement la communauté internationale.
Et cette mobilisation est plus que bienvenue au moment où les acteurs non-étatiques - entreprises, collectivités, régions, etc. - se placent à la pointe de l'action climatique. Comme c'est souvent la cas dans les COP, les évènements les plus intéressants et les progrès concrets n'étaient pas à chercher du coté des négociations mais dans le bouillonnement qui entourait la conférence.


Le charbon sur le banc des accusés


S'il fallait dégager une tendance forte parmi toutes ces initiatives, ce serait probablement celle-ci : les jours du charbon semble de plus en plus clairement comptés.


L'agenda et le lieu s'y prêtait : l'Allemagne reste un des pays européens les plus dépendants du charbon et les négociations pour former une nouvelle coalition après les élections fédérales du 24 septembre buttent notamment sur la fermeture de centrales à charbon. L'Allemagne a fait profil bas mais il est possible que la pression des ONG et même des entreprises à l'occasion de cette COP aident à faire pencher la balance.
La situation sera d'ailleurs un peu la même l'année prochaine avec une COP24 se déroulant dans une région charbonnière de la Pologne, elle-même très attachée à ce combustible.

Comme c'est presque rituel, des institutions financières ont profité de la COP pour annoncer leur intention de désinvestir du charbon ou plus largement des énergies fossiles. C'est par exemple le cas de Storebrand, le plus gros fonds de pension privé en Norvège.
Mais surtout cecette COP23 a vu naitre l'initiative "Powering past coal" : une coalition s'engageant à arreter toute production d'électricité à partir du charbon d'ici à 2030. Parmi les premiers membres, on trouve une vingtaine de pays dont certains dépendent encore largement du charbon comme le Danemark (24% de la production d'électricité), les Pays Bas (37%), le Portugal (29%) ou l'Italie (16%). Il s'agit donc pour eux d'un vrai engagement.
La coalition compte aussi une dizaine de régions ou provinces, dont deux états fédérés américains : l'état de Washington et l'Oregon.



Cette initiative a aussi pour effet d'isoler Donald Trump et ses rêves de renaissance du charbon. En effet, on trouve dans "Powering past coal" les voisins et les alliés les plus proches des États-Unis : Grande Bretagne, Canada, Mexique...


D'ailleurs, où sont les américains ?


Donald Trump n'était évidemment pas à Bonn, pas plus que Scott Pruitt ou Rex Tillerson. Rien de surprenant... Ce qui l'est plus c'est que le négociateur du département d'Etat a quitté la conférence au début de la deuxième semaine et que Tom Shannon, le chef de la délégation américaine... n'a tout simplement pas fait le déplacement.


Et lorsque les Etats-Unis étaient présents ils avaient apparemment du mal à s'entendre avec eux-même : il y a bien sur le mouvement "We Are Still In", la coalition d’États, de villes et d'entreprises qui soutient l'Accord de Paris et affirme représenter la moitié de l'économie américaine. Il y a aussi le seul événement officiel organisé par les Etats-Unis : un side-event pro-charbon.
Et entre les deux, il y a les diplomates américains qui semblent ne pas trop savoir où se mettre, en témoigne l'intervention assez convenue de Judy Garber, représentante des Etats-Unis in absentia, dans le segment de haut niveau : elle s'est bien gardé de ne serait-ce que prononcer le mot "charbon".

En tous cas, la diplomatie américaine n'a pas cherché à bloquer les négociations et c'est un grand soulagement. Après l'attaque de Trump contre l'Accord de Paris, tout le monde craignait que les Etats-Unis tentent de faire obstacle à la mise en oeuvre de l'Accord. Ce n'est pour l'instant pas le cas.

Publié le 17 novembre 2017 par Thibault Laconde




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Nucléaire et climat : quelques réflexions sur le positionnement des acteurs

Le recul du gouvernement sur l'objectif de 50% de nucléaire en 2025, annoncé le 7 novembre, a été justifié au nom de la lutte contre le changement climatique, plus particulièrement par un scénario de RTE prévoyant une augmentation des émissions de gaz à effet de serre en cas de fermeture trop rapide des réacteurs français.

Même si le climat est omniprésent dans les débats sur l'énergie, l'arbitrage entre nucléaire et émissions de gaz à effet de serre reste le plus souvent hypothétique. Il est très rare qu'il se présente réellement dans une décision politique. L'annonce de la semaine dernière et les prises de position qu'elle a entraîné étaient donc intéressantes à observer, voici quelques réflexions à ce sujet.


Des pro-nucléaires confortés dans leurs discours


L'air est connu : pour ses partisans, le nucléaire est une énergie indispensable si on veut réduire les émissions de gaz à effet de serre et lutter contre le changement climatique.
L'objectif de cet article n'est pas de discuter du bien-fondé de cette affirmation (et si vous vous apprêtez à taper un commentaire rageur à ce sujet je vous invite à passer votre chemin), contentons-nous de constater que les vertus climatique font évidemment partie du marketing nucléaire et que c'est de bonne guerre puisque, effectivement, l'atome est avec les renouvelables la seule production d'électricité décarbonée à notre disposition.

En choisissant en pleine COP23 de justifier le report de l'objectif de 50% au nom de la lutte contre le changement climatique, Nicolas Hulot a validé cet élément de langage et offert une tribune inespérée aux tenants de l'atome. Inutile de se voiler la face : la semain dernière, la communication pro-nucléaire a engrangé des points.
Plus qu'un coup de communication ponctuel, il est probable que cette séquence laissera une marque : il faut désormais fixer un nouvel objectif et le débat que cela va entraîner risque, malheureusement, d'être façonné autour d'une alternative caricaturale entre baisse des émissions et baisse du nucléaire.


Des anti-nucléaires marquent contre leur camps


Du coté des opposants, le piège était évident : il ne fallait pas entrer dans cette alternative. Pourtant  tout le monde n'est pas parvenu à l'éviter : certains ont vu dans l'augmentation des émissions, anticipée par les scénarios de RTE, un sacrifice acceptable pour baisser rapidement la part du nucléaire dans le mix électrique.

Là encore, il ne s'agit pas de se prononcer sur le fond, simplement de reconnaitre que, dans un débat qui se joue sur le plan des principes, cette prise de position est indéfendable. Pire, elle contribue à valider le discours des partisans du nucléaire, dans sa version la plus manichéenne : si vous n'êtes pas avec nous, vous êtes contre nous, donc contre la réduction des émissions de gaz à effet de serre, voire quasiment climatosceptique.

Il y a fort à parier que ces dérapages, même très marginaux, seront exploités par les pro-nucléaires pour tenter de discréditer toute remise en cause de l'atome. En fait, je ne serais pas surpris que leurs auteurs deviennent rapidement les idoles du camps opposé sur le thème "eux, au moins, ils assument"...


Pour les ONG, fallait-il vraiment parler de nucléaire pendant la COP23 ?


D'une manière générale, les organisations de protection de l'environnement ont réagi négativement à l'annonce de Nicolas Hulot. Certaines ont souligné que les scénarios de RTE constituaient une avancée en acceptant la baisse de la consommation électrique et en proposant des trajectoires de réduction de la part du nucléaire, d'autres se sont inquiétés des doutes que le gouvernement fait peser sur l'agenda de la transition énergétique française ou ont dénoncé l'utilisation du climat comme alibi pour soutenir l'atome... bref la plupart ont heureusement refusé d'entrer dans l'alternative baisse du nucléaire contre baisse des émissions.

Ces prises de position sont certes mieux inspirées que les précédentes mais je vous avoue qu'elles me paraissent encore assez malvenues. D'abord parce qu'elles ont contribué à détourner l'attention des questions climatiques et à étouffer l'écho médiatique d'une COP déjà bien pâlotte. N'y avait-il vraiment aucun sujet plus urgent à traiter ?
Google Trend comparaison "climat" et "nucléaire" pendant la COP23
Au milieu de la COP23, le nucléaire suscite plus d'intérêt sur l'internet français que le climat.
Ensuite, le nucléaire est la pomme de discorde par excellence. Jetée au milieu d'une COP, elle divise furieusement des organisations et des personnes qui pourraient très largement s'entendre sur la nécessité de réduire les émissions, de décarboner les transports, de passer à une société plus sobre, etc. Elle est donc un puissant frein à l'action et en regardant les échanges de la semaine dernière on a effectivement l'impression d'un grand gachi de temps et d'énergie.
Enfin, je n'ai pas l'impression que ces interventions aient ajouté à la clarté du débat. En témoigne l'attribution du "fossile du jour" à la France pour une décision qui est un arbitrage entre renouvelables et nucléaire, comment mieux tout mélanger dans l'esprit du public ?

C'est qu'en réalité ces réactions sont plutôt à usage interne. Les ENGO impliquées dans les conférences sur le climat sont souvent par ailleurs opposées au nucléaire, ou au moins composées de personnes qui le sont. Il était donc difficile pour elles de laisser passer le sujet en pleine COP23 : on se souvient par exemple que pendant la COP15, en 2009, la signature par le réseau Sortir du nucléaire d'un appel qui ne mentionnait pas le nucléaire avait été le déclencheur d'une grave crise au sein du mouvement.
Il faut aussi savoir que les organisations impliquées dans la lutte contre le changement climatique sont régulièrement approchées par des partisans du nucléaire en quête d'alliés. Paradoxalement, cela les incite souvent à prendre explicitement position contre l'atome afin de limiter le risque de récupération (par exemple, le Mouvement pour la justice climatique a suivi en France ce parcours).

Entre reflexe de la base salariée et militante et efficacité de la communication, l'équation est donc compliquée pour les associations. Mais les COP sont un des rares moments où elles peuvent parler de climat au grand public et je crois que c'est cet objectif qui aurait du l'emporter. Les ONG auraient mieux fait de ne pas s'attarder sur le recul du gouvernement ou de l'utiliser pour parler de climat plutôt que pour se lancer dans un débat sur le nucléaire.
Après tout cette annonce ne change pas l'objectif inscrit dans la loi de transition énergétique et il sera toujours temps d'avoir discussion plus tard. La COP elle n'a lieu qu'une fois par an.

D'une manière générale, le climat et le nucléaire (particulièrement en France) sont des problèmes graves qui méritent des discours sérieux et robustes. Vouloir parler de tout à la fois n'est pas la meilleure façon d'y arriver, les organisations actives sur ces deux sujets devraient peut-être apprendre à mieux séparer leurs interventions et être prêtes, lorsque c'est nécessaire, à choisir leur priorité.

Publié le 13 novembre 2017 par Thibault Laconde

Illustration : Fossil of the day via @FossiloftheDay



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50% de nucléaire en 2025 : prise de conscience attendue, naufrage démocratique

C'est donc fait : Nicolas Hulot, ministre de la transition énergétique, a enterré aujourd'hui l'objectif de réduire la part du nucléaire dans l'électricité française à 50% en 2025.

Une décision attendue


Cette annonce n'a rien d'une surprise. Évidemment toucher à l'atome est très compliqué en France. Évidemment, les objectifs climatiques nous interdisent de recourir aux énergies fossiles pour compenser la fermeture de réacteurs. Évidemment les économies d'énergies et les nouvelles capacités renouvelables, qui sont les seules alternatives responsables au nucléaire, ne sortent pas du chapeau... Mais surtout l'objectif de 50% de nucléaire en 2025 est très mal choisi parce qu'il fixe un objectif de production nucléaire relatif à la production totale, elle même très majoritairement nucléaire.

Alors que passer de 75 à 50% de nucléaire est en apparence, moyennement ambitieux, cela se révèle quasi-impossible mathématiquement dès qu'on rentre dans le détail.
Pour y arriver, il aurait fallu une baisse massive de la production nucléaire et/ou une hausse toute aussi massive de la production non-nucléaire sur une période qui, pour le monde de l'énergie, est un claquement de doigt. Je n'ai personnellement jamais rencontré un élu ou un conseiller d'élu qui prenne cet objectif au sérieux. Ce qui ne l'a pas empêché d'être soutenu et voté...

C'est pourquoi, si cette annonce n'a rien d'une surprise, elle a tout d'un naufrage démocratique.
Inscrit dans la loi de transition énergétique en 2015, défendu par Emmanuel Macron pendant sa campagne (il était d'ailleurs le seul candidat à le reprendre), garanti par l'entrée au gouvernement de Nicolas Hulot, l'objectif de 50% de nucléaire avait un poids politique impressionnant. Peut-on maintenant y renoncer sans discréditer le Parlement, le gouvernement et le suffrage universel qui, tous à leur manière, l'ont ratifié ?

Extrait du programme d'Emmanuel Macron (toujours en ligne)
Une chose est sure : le manque de sérieux et de réalisme en politique énergétique abîme la présidence Macron, comme Fessenheim avait abîmé avant elle la présidence Hollande.

Un nouveau saut dans l'inconnu...


Alors que va-t-il se passer maintenant ? La France semblait enfin s'être dotée d'une vision de moyen terme pour sa transition énergétique, en remettant en cause l'objectif de 50% de nucléaire elle repart de zéro.
Une programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE) doit être adoptée l'année prochaine. Ce document doit fixer la trajectoire énergétique du pays pour les 5 années qui viennent et naturellement elle doit respecter la loi, dont les fameux 50% de nucléaire gravés dans la loi sur la transition énergétique, sans quoi elle serait annulée par le Conseil d'Etat. L'annonce d'ajourd'hui signifie donc qu'il va falloir revoir la loi de 2015 et reouvrir la porte aux interminables débats idéologiques pour ou contre le nucléaire, et à tous les lobbys.
Et c'est ainsi que ce qui aurait du être une discussion technique encadrée par des objectifs de la loi de transition énergétique menace de devenir une nouvelle foire d'empoigne.

Il ne faut désespérer de rien : peut-être que cette remise à plat donnera naissance à des objectifs mieux construits et tout aussi ambitieux. Mais même dans ce cas, ils ne disposeront pas de la légitimité d'un engagement de campagne validé par le suffrage universel. Et, en arrivant trop tard dans la mandat d'Emmanuel Macron, ils risquent encore une fois d'encourager une position attentiste des industriels : après tout, pourquoi investir sur une politique énergétique qui sera peut-être remise en cause par une alternance dans deux ans ?

La décision de renoncer à l'objectif de 50% de nucléaire est normale, elle était parfaitement prévisible... Elle montre que la classe politique française ne sait toujours pas parler d'énergie, ou peut-être ne comprend pas de quoi elle parle.
Cette impasse était évitable : il aurait fallu avoir un débat sérieux pendant la présidentielle. Pour l'avoir occulté, Emmanuel Macron et le gouvernement Philippe perdent aujourd'hui une bonne part de leur crédibilité. S'ils veulent éviter 5 nouvelles années d'immobilisme, il faut tirer les leçons de cet échec : le gouvernement doit livrer au plus vite une vision réaliste de la transition énergétique et s'efforcer de bâtir au moins un début de consensus autour d'elle. Le temps presse...


Publié le 7 novembre 2017 par Thibault Laconde



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COP23 : les 5 enjeux de la conférence sur le climat de Bonn

La 23e conférence internationale sur le climat, alias COP23, se tiendra du 6 au 17 novembre à Bonn. Il y a deux ans la COP21 avait été marquée par l'adoption historique de l'Accord de Paris, l'année dernière l'entrée en vigueur de l'Accord avait précédé de peu la COP22 de Marrakech mais l'enthousiasme avait été douché en pleine conférence par l'élection d'un climatosceptique à la Maison Blanche...

Cette nouvelle conférence sera-t-elle aussi mouvementée ? Que peut-on en attendre ?

Sur le même sujet :

Vous êtes une entreprise, une ONG ou un organisme public et vous avez besoin d'un accompagnement (veille, plaidoyer, rédaction...) pendant la COP23 ?  C'est par ici !



1. Préparer la COP24 et l'entrée en vigueur de l'Accord de Paris


Pour comprendre la COP23, il faut se rappeler des deux conférences précédentes. Si vous avez manqué un épisode : l'Accord de Paris, le premier accord universel sur le climat, a été adopté en décembre 2015, il est entré en vigueur 11 mois plus tard. Ce délai très court est sans précédent pour la diplomatie environnementale moderne : le protocole de Kyoto par exemple avait mis 74 mois pour passer de l'adoption à l'entrée en vigueur.
Cette rapidité a pris tout le monde au dépourvu. En réalité, l'Accord de Paris n'est pas pret à être appliqué : c'est un texte resserré qui définit seulement les grands principes, il faut maintenant négocier les détails pratiques. L'année dernière, la COP22 a fixé la date à laquelle ces règles du jeu (ou "rulebook" en version originale) devront être finalisées : ce sera lors de la COP24 de Katowice en 2018.

A priori, la COP23 s'annonçait donc comme une conférence technique dont le principal enjeu est de préparer la suivante.
Ce que l'on attendait surtout de la COP23, c'est de faire avancer les négociations sur la mise en oeuvre de l'Accord de Paris afin qu'il puisse être appliqué comme prévu dès l'année prochaine. Le succès ou l'échec de cette COP se jugerait donc sur des signaux faibles : pas de grands textes à adopter en plénière, très peu de chefs d'Etat, des négociations de boutiquiers et des bruits de couloirs...


2. Gérer l'administration Trump


Mais ça c'était avant... Depuis un événement est venu tout bouleverser : Donald Trump a annoncé que les Etats-Unis allaient sortir de l'Accord de Paris. La conférence de Bonn est la première depuis cette annonce et s'ouvre donc sur beaucoup d'incertitudes.

L'annonce de Donald Trump ne peut pas prendre effet avant 2019 et d'ici-là les Etats-Unis restent parties à l'Accord de Paris. On observera donc avec beaucoup d'attention et un peu d'inquiétude l'attitude des délégués américains : Vont-ils se mettre sagement en retrait ? Vont-ils tenter d'infléchir les négociations en leur faveur ? Ou vont-il essayer de tout bloquer ?

Cette dernière option serait évidemment catastrophique. Les décisions se prenant à l'unanimité, les Etats-Unis ont la possibilité de neutraliser les trois prochaines conférences, et de retarder dramatiquement la mise en oeuvre de l'Accord de Paris. Dans ce cas, l'action climatique internationale serait probablement obligée de se déplacer vers d'autres forums pour éviter d'être paralysée. C'est peut-être ce qu'Emmanuel Macron avait en tête lorsqu'il a proposé un sommet sur le climat a Paris juste après la COP23.


3. Endiguer les Etats-Unis et éviter une contagion


Selon les optimistes, la position de Trump n'a pas eu d'impact en dehors des États-Unis. Au contraire, elle aurait même resserré les rangs et incité les autres pays et les acteurs non-étatiques à aller plus vite et plus loin.
La réalité n'est pas aussi rose : plusieurs pays sont arrivés à la COP21 en traînant les pieds et d'autres ne sont plus très enthousiastes à l'idée d'honorer leurs engagements. Ils pourraient être tentés de suivre les États-Unis dans leurs défection ou d'en profiter pour revoir les ambitions à la baisse. La COP23 sera l'occasion de savoir un peu plus précisément ce qu'il en est.

On surveillera notamment l'Australie, où les climatosceptiques dirigés par l'ancien premier-ministre Tony Abbott ont repris l'offensive après deux ans en retrait et semblent sur le point de l'emporter.
Il faudra aussi faire attention à la Russie qui n'a toujours pas ratifié l'Accord de Paris - avec la Turquie, c'est le seul pays du G20 dans cette situation. Au début des années 2000, Vladimir Poutine avait utilisé l'élection de Georges W. Bush et sa décision de ne pas ratifier le Protocole de Kyoto pour monnayer au mieux la ratification russe et obtenir de nombreuses concessions. Il pourrait être tenter d'utiliser à nouveau cette stratégie aujourd'hui...
Même en Europe, la situation n'est pas tout-à-fait rassurante. En Allemagne, pays-hôte de la conférence, des négociations compliquées sont en cours pour former une nouvelle coalition et l'ambition climatique est au coeur des discussions. Dans ce domaine comme dans d'autres, la Grande Bretagne pourrait être tentée par le moins-disant afin de retenir des entreprises effrayées par l'incertitude politique et réglementaire endémique depuis le 23 juin 2016. La France, elle, est à l'aube d'une révision de sa politique énergétique dont les conséquences pour les émissions de gaz à effet de serre sont encore incertaines.

En sens inverse, la Chine qui est, rappelons-le le premier émetteur de gaz à effet de serre de la planète, a fait un nouveau pas vers le leadership climatique avec  le discours de Xi Jinping le 18 octobre.

Bref, c'est toute la carte de la lutte contre le changement climatique qui est en train d'être redessinée et on y verra sûrement un peu plus clair à la fin de la COP23.


4. Confirmer la mobilisation des acteurs non-étatiques


De la même façon on suivra avec attention les interventions des collectivités et des entreprises. Le rôle de ces acteurs non-étatiquesa rapidement gagné en importance depuis quelques années et ils s'imposent comme une voie de recours aux Etats-Unis.
Les conférences précédentes ont vu un foisonnement d'initiatives, lesquels ont résisté à l'épreuve du temps ? La société civile sera-t-elle aussi mobilisée pour cette conférence a priori peu spectaculaire que pour les COP21 ou 22 ? Et, au-delà de leurs prises de position, quels progrès concrets les acteurs non-étatiques peuvent-ils démontrer ?


5. Apporter des réponses aux Etats insulaires et aux pays les plus vulnérables


C'est Frank Bainimarama, le premier ministre des Iles Fidji, qui présidera la COP23. C'est la première fois qu'un responsable d'un État insulaire a un tel rôle dans une conférence sur le climat.
Il aura certainement à coeur de faire entendre ces petits pays menacés de submersion et plus largement de donner la parole aux premières victimes du changement climatique. L'AOSIS, la coalition des Etats cotiers et insulaires, sera probablement très active notamment pour rappeler l'objectif de limiter le réchauffement de la planète à 1,5°C et les engagements financiers des pays développés.


Publié le 20 octobre 2017 par Thibault Laconde


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Le nucléaire est-il flexible ?

La production électrique d'une centrale nucléaire est-elle flexible ?
A votre avis, un réacteur nucléaire c'est comme une bonne vieille ampoule à filament : soit allumé soit éteint ? Ou est-ce que ça ressemble plutôt à ces lampadaires halogènes dont on peut régler l'intensité lumineuse ?
La question vous parait farfelue ? Et pourtant : ces temps-ci, la flexibilité du nucléaire est un des sujets de débats favoris des pro- et des anti-nucléaires.

Tout semble être parti d'un petit film diffusé par EDF pendant la COP21 et mettant en scène des centrales nucléaires "manœuvrantes", c'est-à-dire capables d'adapter rapidement leur production électrique. Cette vidéo d'une minute à peine est régulièrement réutilisées par EDF. Ce qui ne manque pas de susciter la fureur des opposants à l'atome, ceux-ci contestant de façon véhémente l'idée que le nucléaire puisse faire preuve de la moindre flexibilité.

Alors qu'en est-il vraiment ?

(Attention : cet article est long et un peu technique. Si seule la réponse vous intéresse, cliquez ici pour la découvrir tout de suite).


Pourquoi s'intéresser à la flexibilité du nucléaire ?


Comme pour toute bonne dissertation de philosophie, commençons par nous interroger sur le sujet : pourquoi s'intéresser à la flexibilité des centrales nucléaires ?

Comme souvent, il faut revenir à cette règle fondamentale du réseau électrique : la production d'électricité doit toujours être égale à la consommation.

C'est le rôle du gestionnaire du réseau d'assurer en permanence un équilibre entre les deux membres de cette égalité, sachant que l'un et l'autre varient de façon prévisible (si la météo annonce une baisse de température, par exemple, la consommation va augmenter) ou non (ex : l'arrêt inopiné d'une centrale entraîne une baisse de la production). Ce qui lui simplifierait beaucoup le travail, ce serait des centrales électriques capables de démarrer instantanément et d'ajuster leurs productions à la hausse comme à la baisse à la moindre demande.
Malheureusement, cette centrale parfaitement manœuvrable n'existe pas. Mais les turbines à gaz (en particulier à cycle ouvert) et les barrages hydroélectriques se rapprochent de cet idéal. Le solaire photovoltaïque et l'éolien en sont eux à l'exact opposé puisque la production dépend de facteurs extérieurs sur lesquels nous n'avons aucune prise. Entre les deux c'est une affaire de gradation.

Avec l'impératif de réduction des émissions de gaz à effet de serre, la manœuvrabilité devient une contrainte majeure. L'énergie nucléaire et les renouvelables sont les deux seules options dont nous disposons pour produire de l'électricité sans dioxyde de carbone. On pourrait donc imaginer un mix électrique basé sur ces deux énergies, sauf que...
Sauf que si le nucléaire n'est pas assez flexible, il ne peut pas fonctionner en couple avec les renouvelables qui elles ne le sont pas du tout. Au moins aussi longtemps qu'on ne dispose pas de capacités de stockage massives et/ou d'un système bien plus efficace pour maîtriser la demande.

Les partisans de l'atome placent beaucoup d'espoir dans la lutte contre le changement climatique. Il est donc vital pour eux de lever ce doute : si il ne peut pas travailler avec les renouvelables, le nucléaire, qui est plus cher, plus complexe à construire et moins populaire, risque fort de rester sur le bas-coté de la transition climatique.
En sens inverse, les opposants veulent montrer que le nucléaire empêche le développement des renouvelables dans l'espoir de prouver que, paradoxalement, cette énergie décarbonnée retarde la baisse des émissions dans le secteur électrique.


Techniquement : délicat mais pas impossible


Moduler la puissance d'un réacteur nucléaire n'est clairement pas une chose aisée. Tout l'enjeu de la conception d'un réacteur est de parvenir à équilibrer la réaction de fission, en évitant qu'elle s'éteigne si les atomes en se brisant ne créent pas assez de neutrons pour causer la prochaine fission ou pire qu'elle s'emballe s'ils en produisent trop. Modifier ce point d'équilibre est donc délicat.
Délicat mais pas impossible : on peut ralentir la réaction en introduisant dans le coeur du réacteur un neutrophage, c'est-à-dire un matériaux qui a la capacité d'absorber des neutrons et donc de les retirer de la réaction nucléaire. En général, il s'agit de bore que l'on met dans le réacteur soit sous forme d'acide borique dans l'eau du circuit primaire, soit grâce à des barres de bore que l'on peut plonger ou retirer du réacteur.

Ces manoeuvres ont cependant des effets secondaires désagréables, par exemple :
  • Une usure plus rapide des mécanismes sollicités comme le système de contrôle des barres de bore (qui est vital pour la sécurité puisque les barres de bore servent avant tout de frein d'urgence : en cas de problème, on les laisse tomber dans le coeur du réacteur ce qui a pour effet d'arrêter instantanément la réaction),
  • De fortes variations de température dans le réacteur, ce qui entraîne des contraintes mécaniques importantes, pouvant par exemple conduire à des fissures dans les pastilles combustibles,
  • L'apparition de produits de fissions indésirables (comme le xénon).
Pour plus de détails à ce sujet voyez cette étude (chp 3 à partir de la page 27).

L'un dans l'autre, ces effets limitent la possibilité de moduler la puissance du réacteur, cela devient plus difficile par exemple quand le combustible est usé. Ils ont aussi des conséquences sur la disponibilité (de l'ordre de 1.2% ?), le coût d'exploitation et la durée de vie du réacteur... Ces effets  ne sont pas encore entièrement connus et quantifiés, si vous êtes intéressé EDF cherchait récemment un stagiaire pour travailler là-dessus.


Économiquement, c'est une autre affaire


Il existe une bonne raison pour que la flexibilité du nucléaire ait été peu étudiée : ce n'est pas la façon dont l'atome a été utilisé jusqu'à présent, un réacteur apparaissant au contraire comme l'archétype d'une centrale "de base" destinée à fonctionner presque en permanence et à charge quasi-constante.

Pourquoi ? Parce que même si techniquement, un réacteur nucléaire peut faire varier sa production de façon à suivre la demande, économiquement ça n'a pas de sens. En effet, l'énergie nucléaire se caractérise par des coûts fixes massifs et des coûts variables faibles. Pour rentabiliser les investissements initiaux, il faut produire le plus possible, idéalement tout le temps et à pleine charge.
En particulier, les exploitants des centrales ont intérêt à limiter l'installation d'énergies renouvelables qui bénéficient en général d'une priorité d'accès au réseau si cela risque de les obliger à réduire leurs production.

Ce n'est pas le cas pour les centrales thermiques dont les coûts initiaux sont plus faibles mais qui ont des coûts variables importants en raison du combustible brûlé. Contrairement aux réacteurs nucléaires, leur survie n'est donc pas forcément suspendue à une production importante.


Qu'en est-il en pratique ?


Puisqu'il existe peu de certitudes sur la flexibilité du nucléaire. Pourquoi ne pas regarder ce qui se passe dans ce grand laboratoire de l'atome qu'est la France ?

Les chiffres de RTE prouvent sans ambiguïté que les réacteurs français modulent quotidiennement leur production dans une marge de l'ordre de 10% en dessous de leurs puissance nominale. Certains d'entre eux la font, en plus, varier de façon beaucoup plus importante mais c'est un peu moins fréquent.
C'est ce que montre le graphique ci-dessous qui représente la production des réacteurs français pendant 2 semaines de 2017 :

La production des réacteurs nucléaires français montre qu'ils sont relativement manoeuvrables

On voit notamment que la production nucléaire a été réduite les dimanches 12 et 19 mars pour s'adapter à une demande plus faible. On observe aussi des baisses sur certaines périodes où la production éolienne a été bonne, comme le 18.

Cela ne fait quand même pas des réacteurs nucléaires les champions de la manoeuvrabilité, loin de là... La comparaison avec une centrale à gaz est éclairante :

La production d'électricité nucléaire est peu flexible comparée à celle d'une turbine à gaz

Sans surprise, la production du réacteur nucléaire et de la turbine à gaz sont varient de façon assez similaire, mais le gaz permet de descendre et de monter beaucoup plus souvent et beaucoup plus rapidement.

Si on se réfère à la pratique actuelle, les réacteurs nucléaires français peuvent donc ajuster leurs production à la baisse mais cette flexibilité est limitée ou peu exploitée.



En conclusion


La réponse est donc mitigée... Oui, le nucléaire dispose d'une certaine flexibilité. Mais son utilisation systématique poserait des problèmes techniques et économiques, donc oui aussi, un parc nucléaire disproportionné peut limiter l'intégration des énergies renouvelables intermittentes.
Dans le cas de la France, une étude de 2009 (citée par ce rapport mais que je n'ai malheureusement pas pu retrouver) estime que le parc nucléaire actuel peut s'accommoder sans problème de 25GW d'éolien mais qu'ensuite des problèmes techniques et économiques pourraient se poser... Comme Emmanuel Macron a promis un doublement des capacité éoliennes, on devrait s'approcher de ce seuil à la fin du quinquennat. Le problème est donc bien d'actualité.

Deux remarques en guise de conclusion de cette conclusion, et après promis je vous lâche :
  1. Je ne crois pas que la manœuvrabilité limitée puisse en soi disqualifier le nucléaire. En fait, pris seul, cet argument me semble souvent tautologique : il faut baisser le nucléaire pour développer les renouvelables, et développer les renouvelables pour pouvoir baisser le nucléaire... CQFD.
    Ce sujet ne devient sérieux que si il existe une raison indépendante que les renouvelables se développent au détriment du nucléaire (ce qui est le cas à mon avis puisque le parc nucléaire français vieilli et va devoir être remplacé).
  2. Une autre façon de formuler ce problème pourrait être : à puissance installée équivalente, on pourra intégrer plus de capacités renouvelables dans un mix électrique dominé par le gaz, et dans une moindre mesure par le charbon, que dans un mix électrique basé sur le nucléaire.
    La discussion est donc en réalité très franco-française puisque nous sommes (avec une poignée d'ex-républiques soviétiques) le seul pays dont la production d'électricité dépend majoritairement du nucléaire. Il serait par exemple complètement faux de dire que la fermeture des centrales nucléaires a facilité l'intégration des renouvelables sur le réseau électrique allemand.


Publié le 12 octobre 2017 par Thibault Laconde



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L'énergie du futur n'est plus ce qu'elle était

J'ai regardé récemment la bande annonce de Blade Runner 2049. Et on ne se refait pas : j'ai été frappé par la façon dont le film représente la production d'énergie dans ce futur proche.

Comment, un mois après, l'ouragan Harvey n'a pas fini de faire des dégâts

Dans les médias, les cyclones ne durent pas : ils se forment, se déplacent pendant quelques jours puis frappent. Les journaux se remplissent alors de photos de toits arrachés et de maisons innondées, les politiques vont sur place, on déplore les victimes et puis les envoyés spéciaux font leurs valises et on passe à autre chose.

Et c'est ainsi qu'est entretenue l'illusion qu'on peut se remettre facilement d'une telle catastrophe. C'est complétement faux.
La crise dure bien après qu'elle ait cessé de faire les gros titres : même dans un pays développé, il faut des semaines pour revenir à une situation à peu près normale et la reconstruction peut prendre des années.

L'ouragan Harvey, qui a touché le sud du Texas il y a exactement un mois, en offre un exemple : malgré toute la puissance des Etats-Unis, les plaies sont loins d'être pansées. Voici 6 raisons pour lesquelles Harvey continue, et va continuer, à affecter Houston.

> Pour les sources ou plus de détails : cliquez ici.



1. De nombreux habitants pourront difficilement reconstruire leurs maisons

Le cyclone Harvey au-dessus des côtes du Texas en août 2017Tenez-vous bien : 185.000 maisons ont été endommagées dont 9000 sont entièrement détruites. Des pans entiers de la ville sont à reconstruire.
Le problème c'est que, aux Etats-Unis, les risques d'innondation ne sont pas couverts par les contrats d'assurance habitation. Il est possible de souscrire un assurance spécifique mais très peu de propriétaires s'en donnent la peine : à Houston seuls 15% étaient assurés contre les innondations. Même dans les zones considérées à haut risque, où cette assurance est en théorie obligatoire, moins d'un batiment sur 3 était couvert...

Par ailleurs Houston est une "ville sanctuaire", refusant d'appliquer la politique du gouvernement Trump en matière d'immigration. Elle héberge une des plus importante population d'immigrés clandestins aux Etats-Unis : 10% de la population environ est sans-papier. Ces habitants n'ont en général pas accès à des aides. Le contexte politique risque de toute façon de les dissuader de chercher de l'assistance : le Texas a mis récemment hors-la-loi les villes sanctuaires.


2. Le système d'assurance contre les innondations est en faillite

Les assurances contre les innondations, parlons-en...
Aux Etats-Unis, presque aucun assureur privé ne se risque sur ce marché. La très grandes majorité des assurances contre les innondations passent par un système public mis en place en 1968 : le National Flood Insurance Program. Même la propriété de Donald Trump à Mar-a-Lago s'est assurée auprès du NFIP !

Sauf que le NFIP est moribond. Il ne s'est jamais remis des ouragans qui ont touché la Nouvelle Orléans en 2005 et New-York en 2012, lui laissant une dette de 25 milliards de dollars. Le programme devait expirer le 30 septembre et semblait bien parti pour être réformé à la hache.
Mais avec 3 ouragans de catégorie 3 ou plus qui ont touché coup sur coup le Texas (Harvey), la Floride (Irma) et Puerto-Rico (Maria), il était difficile de laisser mourir l'assurance innondation de centaines de milliers d'américain. Donald Trump s'est donc entendu avec les représentants démocrates au Sénat le 8 septembre pour prolonger le NFIP... de 3 mois !

Cela promet d'intéressantes discussions en décembre, quand la dette du NFIP se sera encore creusée de quelques dizaines de milliards.


3. Le prix de l'essence n'est toujours pas redescenu

Houston est le coeur de l'industrie pétrolière américaine. Sans surprise, l'arrivée de l'ouragan a fait monter en flèche les cours de l'essence : le prix de gros est passé d'environ 1.6 dollar le gallon à 2.17 à son point le plus haut. Il est ensuite très vite redescendu.

Mais ce n'est pas le cas pour les prix à la pompe : ils ont augmenté dans tout le pays et commencent à peine à baisser. Le 21 août, l'automobiliste américain payait en moyenne 2.33$/gallon pour son carburant, le 31 août 2.45$ et 2.65$ le 5 septembre alors que les prix de gros étaient déjà retombés à leur niveau normal.
Un mois après le passage de Harvey, le prix à la pompe est toujours de 2.57$ par gallon en moyenne. Le retour à la normal devrait prendre des semaines... Pour les automobilistes américains, qui consomment 12 milliards de gallons de carburant par mois, la facture va se compter en milliards de dollars.


4. Le trafic est durablement perturbé autour du 2e port des Etats-Unis

Le port de Houston est le deuxième port américain en tonnage et le premier pour le trafic international. Il a été fermé pendant 5 jours ce qui a entrainé le déroutement d'une soixantaine de navires.
Les ports de Corpus Christi et Beaumont (qui font partis des 10 plus importants aux Etats-Unis) ont aussi été fermés, comme ceux un peu moins importants de Port Arthur et Texas City.

Les ports ont été relativement épargnés mais ce n'est pas le cas des canaux qui relient Houston au Golfe du Mexique : la pluie y a amené tellement de débris et de sédiments qu'ils ont perdu environ un mètre de profondeur. Résultat : le tirant d'eau des bateaux rejoignant Houston doit être réduit jusqu'à ce que les canaux soient dragués.
Les canaux de l'intracoastal reliant Houston à Corpus Christi plus au sud ont aussi été obstrués. Pour l'instant seules les péniches vides peuvent les emprunter et ils ne devraient pas redevenir opérationnel avant 2 mois.


5. L'activité industrielle est toujours perturbée

Ces voies naviguables sont normalement très utilisées pour les échanges entre raffineries et usines pétrochimiques, qui font la richesse de Houston. Mais la logistique n'est pas le seul problème pour faire rédémarrer l'économie locale.
Les activités industrielles ont été presque totalement interrompues pendant le cyclone : 80% des capacités de raffinage ont été mises à l'arrêt, ce qui représente quand même presque un quart des raffineries américaines...

Et la remise en service s'est avérée plus difficile que prévu. Seules 2 raffineries sur 19 ont réussi à revenir à pleine capacité en moins de 2 semaines. Aujourd'hui, la raffinerie Total de Port Arthur est encore à l'arret et 8 autres tournent toujours au ralenti.


6. Personne ne connait réellement les conséquences environnementales

Arkema, ça vous dit quelque chose ? Non ? Les habitants de Houston, eux, connaissent...
Arkema, c'est le premier groupe de chimie français, une ancienne filiale de Total. Pendant l'ouragan une usine du groupe située un peu à l'ouest de Houston a perdu son alimentation électrique principale puis son alimentation de secours. Or l'usine stockait des produits chimiques très instables qui devaient impérativement être maintenus à basse température... Pas d'électricité, pas de réfrigération. Le 31 août deux chargements ont explosé. Le lendemain l'exploitant a décidé de mettre le feu aux 8 chargements restants plutôt que d'attendre qu'ils explosent.
D'après Arkema, les explosions et les incendies ont rejeté un peu plus de 40 tonnes de polluants atmosphériques. Des pompiers et policiers présents sur place sont tombés malades peu après et ont porté plainte contre l'entreprise française, des riverains et les autoritées locales se sont joints à la plainte.

Si les industries ont tellement de mal à repartir c'est que beaucoup ont été innondées ou ont subi d'autres dommages pendant l'ouragan. Ces dégats ont aussi eu pour conséquence un pic de pollution.
Selon les déclarations initiales des exploitants, les rejets non-autorisés ont atteint 2500T pendant l'ouragan et les deux semaines qui ont suivi. C'est presque autant que pour toute l'année 2016... Ajoutons que ces premières déclarations sont probablement très sous-estimées et que l'Agence américaine de protection de l'environnement ne semble pas faire preuve de zèle.


En guise de conclusion

Cet inventaire n'est certainement pas exhaustif. Même si on n'en parle plus guère, il faudra probablement beaucoup de temps à Houston pour se remettre du passage de Harvey. Et ce n'est pas un cas à part. Pour ne citer qu'un exemple : plus de 10 ans après Katrina, la Nouvelle Orléans n'a toujours pas retrouvé sa population de 2005 !
En France, les dégats causés par Irma dans Antilles ont provoqué une petite polémique. Le gouvernement a été accusé... de quoi au juste ? La réalité c'est que ces phénomènes climatiques sont catastrophiques même pour un pays développé et qu'il faut des années et des milliards pour s'en remettre.

Alors que les projections nous disent que ces évenements violents vont devenir plus fréquents avec le changement climatique, nous sommes bien plus vulnérable que nous voulons l'admettre.


(Cet article est inspiré d'un retour d'expérience sur l'ouragan Harvey que j'ai publié récemment. Vous pouvez lire la note complète ici)


Publié le 29 septembre 2017 par Thibault Laconde



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Budget 2018: Coup d'accélérateur pour la taxe carbone

Le projet de loi de finance pour 2018 a été dévoilé aujourd'hui. Au milieu de ces quelques centaines de pages un peu aride, on note une hausse sensible de la fiscalité sur le carbone. Les prix des énergies fossiles, essence, fioul et gaz en tête, vont donc augmenter dès l'année prochaine (cf. article 9 du PLF2018, p.42).

Augmentation de 50% du prix du carbone en 2018


La taxe carbone à la française est en réalité un prélèvement sur les consommations d'énergie proportionnel à leur émissions de gaz à effet de serre. Elle est intégrée dans les taxes intérieures de consommation sur les produits énergétiques (ou TICPE).

Actuellement, cette taxe est de 30.5€ par tonne de dioxyde de carbone. Elle va augmenter l'année prochaine de presque 50% et atteindre 44.6€/TCO2e.
Une hausse de la taxe carbone était déjà prévue par la loi de transition énergétique adoptée en 2015 mais elle devait se limiter à 39€ en 2018. L'ambition est donc revue sérieusement à la hausse.

Le budget 2018 confirme par ailleurs la trajectoire annoncée par Nicolas Hulot avant l'été : le prix du carbone passera à 55€ par tonne en 2019, 65.40 € en 2020, 75.80 € en 2021 et 86,20 € en 2022. On arrive donc presque à une multiplication par 3 en 5 ans...

A noter cependant : les industriels qui sont déjà soumis au système européen de marché du carbone sont exemptés. De même que les taxis, les transporteurs routiers et les agriculteurs.

Concrètement : quelle hausse des prix de l'énergie ?


En pratique, la hausse de la taxe carbone va avoir un effet sensible sur le prix de toutes les énergies sauf l'électricité. Toutes choses égales par ailleurs, l'essence (Super sans plomb 95 E5), par exemple, va augmenter de 3.22 centimes par litre dès 2018 et de 12.73 centimes à l'horizon 2022.
BUdget 2018 : Hausse du prix de l'essence entre 2017 et 2022

Le gaz et le fioul verront aussi leurs prix augmenter. Le prix du gaz devrait augmenter d'environ 3 centimes par mètre cube en 2018 et la hausse devrait atteindre 11.2 centimes en 2022. Pour le fioul, l'augmentation sera de 3.8 centimes par litres l'année prochaine et 14.9 en 2022.
Evidemment d'autres facteurs, comme le prix du pétrole, entrent en jeu et pourront compenser en partie cette hausse de la fiscalité. Ou, au contraire, rendre les énergies fossiles encore plus chères...

Dans le cas du gazole, la hausse sera encore plus rapide puisque le gouvernement prévoit de supprimer son avantage fiscal progressivement d'ici à 2022, ce qui correspond à une augmentation supplémentaire de 2.6 centimes par an.


Publié le 27 septembre 2017 par Thibault Laconde



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Dernières tendances chinoises

J'ai passé une bonne partie de mon été en Chine, plus particulièrement dans la région de Shanghai et dans le Jiangsu, où j'ai pu discuter avec de nombreux professionnels de l'énergie et du développement durable ainsi qu'avec des fonctionnaires locaux. Je vous en ramène quelques unes des tendances actuelles dans les domaines de l'énergie et du développement durable chinois. Si vous pensez que les innovations de l'Empire du milieu peuvent donner le la au reste du monde, cet article est fait pour vous !


Le Vélib', en vraiment libre (peut-être trop ?)


L'affaire semblait entendue : en s'enrichissant, les chinois passeraient du vélo au deux roues motorisés puis à la voiture - avec tous ses inconvénients : embouteillages, pollution... Et pourtant ! Depuis quelques mois, les vélos font un retour spectaculaire dans les rues des villes chinoises.
Que s'est-il passé ? Après quelques essais moyennement fructueux de types vélib', un nouveau système de vélopartage envahit rapidement le pays. Plus de stations : les vélos peuvent être pris et déposés n'importe où, il suffit de trouver un vélo et de scanner son QR code avec un téléphone portable pour obtenir le code de l'antivol. Lorsqu'on n'en a plus besoin, on referme l'antivol et le tour est joué.

Mobike, Ofo ou Youon : les startups chinoises qui révolutionnent le vélopartage
Une dizaine de start-up se sont lancées sur ce marché avec des vélos classiques ou à assistance électrique, parfois localisés par GPS. Leurs noms : Mobike, Ofo, Xiaoming ou encore Youon qui est en train d'être introduit en bourse. Les méthodes de tarification sont variables mais le prix est toujours dérisoires : moins d'un renminbi par heure, soit quelques centimes d'euros.
Ce système repose sur la mise à disposition massive de vélos : plus d'une dizaine de millions au total. Ces nouvelles bicyclettes aux couleurs vives envahissent les trottoirs et, dans certains endroits, s'entassent littéralement. Point positif : cette demande semble avoir, au moins temporairement, relancé l'industrie cycliste chinoise qui semblait condamnée. Points négatifs : les autorités municipales s'agacent et le taux de perte, de dégradation et de vol est très haut, un des principaux obstacles à la pérennité de ce système.


L'éolien prend la mer


Depuis longtemps un acteur majeur de l'éolien terrestre, la Chine semble être en train de prendre le parti de l'off-shore.
Il y a bien sur une évidence géographique : la Chine possède une façade maritime orientale de 15.000km sur laquelle se concentre presque tous ses centres urbains et industriels. La volonté de préserver des surfaces libres dans une des régions les plus densément peuplées de la planète joue aussi un rôle important. Ainsi que - croyez-le ou non - les pressions sociales : dans le Jiangsu des éleveurs de crevettes et des fermes d'algues se sont plaints d'une baisse de leurs productions après l'implantation d'éoliennes à proximité et ont obtenu une indemnisation du gouvernement...

Ce virage vers l'off-shore ne se voit pas encore dans les statistiques : en 2016, la Chine produisait 181TWh d'électricité éolienne... dont seulement 1TWh en mer. Mais malgré quelques tâtonnements (au large de l'estuaire du Yangtse, on a vu apparaître une paire d'éoliennes bipales "pour économiser des matériaux"), il semble bien engagé. Certaines communes côtières jusque là très actives dans l'éolien terrestre ont, officiellement ou de fait, décrété un moratoire au profit de l'off-shore. Cette dynamique pourrait aussi profiter aux autres énergie marines, jusque là inexistantes en Chine : des études en vue de l'installation de systèmes houlomoteurs ou hydroliens sont en cours.


Le solaire entre dans les foyers


Je vous en ai déjà parlé : historiquement, la Chine a fait le choix de solaire thermique domestique, filière qu'elle domine aujourd'hui de la tête et des épaules. Plus récemment, elle s'est ouvert au solaire photovoltaique et s'est dotée en un temps record du premier parc mondial. Mais la fête est peut-être déjà finie : ce développement spectaculaire était encouragé par un tarif de rachat garanti (ou feed-in tariff) que le gouvernement chinois a rendu moins généreux mi-2017. Cette baisse programmée a entraîne un formidable pic des raccordements au second trimestre : 18GW, soit l'équivalent de trois fois l'ensemble du parc français ! Logiquement, le rythme devrait se ralentir dans les mois qui viennent, d'autant que le photovoltaique est, comme l'éolien, victime de la volonté de laisser les sols libres : des projets de fermes solaires ont été annulés parce qu'ils réclamaient des surfaces jugées trop importantes.

Peut-être par contrecoup, l'industrie solaire photovoltaique chinoise se tourne désormais vers les systèmes résidentiels. Dans les zones rurales, seules à disposer d'habitations individuelles permettant ce type d'installations, il n'est plus rare de voir l'incontournable chauffe-eau solaire voisiner avec une dizaine de panneaux photovoltaiques.
Cependant ces installations sont coûteuses : de l'ordre de 50.000RMB dans des zones où 200.000RMB par an est un excellent salaire. Leur développement est donc très dépendant de la publicité et surtout du crédit.

Ce nouvel élan semble donc fragile. Quoiqu'il en soit, passant du solaire thermique au grand photovoltaique puis au photolvatique individuel, le développement du solaire chinois s'est fait par ordre d'EROEI décroissant. Un démarche plus logique, donc, que celle adoptée par la plupart des pays occidentaux.


La ville durable : tout le monde en parle, peu l'ont vu


Depuis les années 80, la surface habitable par habitant a doublé en Chine. Ce chiffre, auquel il faut ajouter un exode rural partiellement contrôlé et une spéculation importante, explique l'explosion de l'immobilier et le développement tentaculaire des villes chinoises. Ce phénomène touche bien sur les grandes métropoles comme Shanghai et Pékin mais la poussée est aussi très forte dans des agglomérations beaucoup plus petites.

La "ville durable", "green city" ou "生态城市" est un enjeu pour la Chine
Projets de ville durable au musée d'urbanisme de Shanghai
Contrairement aux idées reçues, la Chine s'est dotée de plans d'urbanisme assez tôt : dès les années 50 pour les villes principales et dans les années 70-80 pour des villes plus modestes. Cette planification a souvent conduit à des agglomérations multipolaires assez exotiques pour nous qui somme habitués à des centres villes bien définis. Ils ont aussi parfois permis de conserver des quartiers historiques et des zones naturelles. Mais les plans ont souvent été dépassé par la croissance de la population.
Aujourd'hui la circulation semble un problème insoluble dans les grandes métropoles où, malgré d'immenses autoroutes urbaines et un réseau dense de transports publics (à Shanghai, il y a environ 16.000 bus et 50.000 minibus), les embouteillages atteignent des proportions bibliques. La pollution comme l'augmentation de la température rendent épisodiquement les rues invivables. A plus long-terme toute la bande côtière est menacée par la montée des eaux, un problème dont l'artificialisations des sols et un régime de précipitation violent donnent déjà régulièrement un avant-goût.

Les autorités locales sont bien conscientes de ces problèmes. Existe-t-il des solutions ? On voudrait le croire mais en Chine comme ailleurs la "ville durable", "green city" ou "生态城市", reste un slogan populaire auquel on peine à donner une substance.


Publié le 5 septembre 2017 par Thibault Laconde




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