Quand les resistances sociales sont trop fortes : l'effondrement de la colonie viking du Groenland

Pour ce deuxième article dans ma série d'été consacrée aux variations du climat et à ses effets dans l'histoire, je vais vous parler du Groenland et plus spécifiquement de la colonie viking qui y a prospéré à partir de l'an mille avant de disparaitre brusquement au XVe siècle.


Le mythe climatique du Groenland et la réalité



Mais avant d'aller plus loin, anticipons sur les commentaires à venir : au café du commerce, le Groenland occupe un place importante dans les débat sur le changement climatique... Si vous discutez avec un climatosceptique, il vous dira sans doute à un moment ou à un autre que Groenland signifie "pays vert", un nom donné par les vikings, et que c'est bien la preuve que le climat était plus chaud à l'époque qu'il l'est actuellement et que donc il n'y a vraiment aucune raison de s'inquiéter.

Commençons par faire la part de la réalité et du mythe dans ces affirmations. Une chose est certaine : aucun homme n'a jamais vu le Groenland couvert de prairies, les glaciers qui le recouvrent actuellement sont âgés de 400 à 800.000 ans. Il est possible ce nom ait été choisi pour attirer plus facilement des colons (c'est en tout cas ce que raconte la Saga d'Erik le Rouge), ou bien tout simplement que l'étymologie ne soit pas aussi simple que ça...

Reste que le Groenland s'est effectivement réchauffé autour de l'an mille. La planète connaît alors pendant 2 à 3 siècle un petit réchauffement par rapport aux périodes froides qui ont précédés et suivis, c'est ce que l'on appelle l'optimum médiéval. Cette période chaude s'explique par une activité solaire plus importante, peu d'éruptions volcaniques (qui ont tendance à refroidir le climat) et des paramètres orbitaux légèrement plus favorables. Pendant l'optimum médiéval, la température moyenne de la planète est grosso-modo la même que celle qu'ont connu nos grands parents au milieu du XXe siècle.
Mais cette moyenne cache des variations locales : le réchauffement a été sensiblement plus important dans l'Atlantique Nord où la température moyenne était sans doute comparable à celle que nous connaissons actuellement (Mann et al., 2009).

Pendant l'optimum médiéval, le Groenland a donc bénéficié de conditions plus favorables que pendant la période précédente mais pas très différentes de celles que vous pouvez y rencontrer si vous vous y rendez aujourd'huis.


Colonisation par les viking et disparition


C'est dans ces conditions qu'Erik le Rouge, donc, débarque au Groenland en 986 avec la ferme intention de coloniser ce territoire. Il vient d'Islande où a sévi une terrible famine, ce qui l'aide sans doute dans ses projets. Et c'est un succès : l'implantation principale se développe jusqu'à compter 200 fermes et une douzaine d'églises. Un évêque y est même nommé en 1126 - preuve qu'il ne s'agit pas seulement d'une colonie isolée mais d'une vraie ville reconnue comme telle jusqu'à Rome. Une autre implantation à 500 kilomètres au nord-ouest connaît un succès plus modeste avec 90 fermes et 4 églises. La population viking sur l'île atteint plusieurs milliers d'habitants, jusqu'à 6000 selon McGovern. C'est peu ? C'est presque autant qu'aujourd'hui : la population d'origine européenne de l'île avoisine 7000 personnes.

Leif Erikson (fils d'Erik le Rouge) découvre l'Amérique du Nord
(tableau de Christian Krogh en 1893)
Et puis la success story s'arrête : la colonie nord est abandonnée vers 1350, celle du sud disparaît à son tour environ un siècle plus tard.
Cette disparition a longtemps intrigué les historiens : si tous s'entendent pour reconnaître le rôle joué par le refroidissement du climat (Dugmore et al., 2007), il ne semble pas pouvoir expliquer à lui seul l'effondrement des colonies viking au Groenland. Et pour cause : l'île a d'autres habitants, les inuits, qui eux sont restés sur place et ont survécu jusqu'à nos jours !


Quand une société échoue à s'adapter


Alors pourquoi les viking disparaissent-ils lorsque le climat se refroidit mais pas les inuits ? Pour répondre à cette énigme, Thomas McGovern (1980) avance une explication intéressante que je vous propose ici : la disparition des colonies viking au Groenland ne serait pas du à une impossibilité technique de s'adapter mais au conservatisme de la société.

Pour comprendre cette théorie, il vous faut renoncer à ce que vos livres d'histoire vous ont appris : les vikings, avant d'être des marins et des pillards, étaient des agriculteurs. Leur économie reposait essentiellement sur l'élevage de bovins et d'ovins. Les sédiments lacustres du Groenland le confirment : à partir de l'an mille, la quantité de pollen d'herbacés augmente au détriment des arbres de grande taille, on retrouve également plus de spores de champignons parasites des racines et de champignons coprophiles (Gauthier et al., 2010). Qu'est-ce que ce charabia signifie ? Que les arbres sont abattus et laissent place à des prairies, que les sols sont retournés et que des troupeaux d'herbivores prospèrent...
Malgré la proximité de la mer, la pêche joue un rôle marginal dans l'alimentation des viking : près de 80% de leur nourriture est d'origine terrestre (Arneborg et al. 1999).

Malheureusement, l'essor de l'élevage ne résiste pas au refroidissement du climat : les dépôts sédimentaires montre une nette inversion de la tendance à partir de 1320.
Le Groenland ne devient pas invivable pour autant : la pêche ou la chasse au phoque aurait pu fournir largement de quoi subsister. A ce moment, les viking auraient donc pu s'adapter et survivre en adoptant une alimentation proche de celui des inuits. Mais voilà, la société viking était très hiérarchisée et inégalitaire et la possession de têtes de bétail était un marqueur important du pouvoir. Pour cette raison, les vikings se sont obstinés à vivre à proximité des pâturages, même si ces zones devenaient hostiles, et à élever du bétail, même si, sous leurs yeux,  les inuits s'en sortaient manifestement mieux en vivant de la pêche et de la chasse.
Par ailleurs, une société très inégalitaire signifie que les élites ont les moyens d'échapper, au moins en partie, au sort de la population. Les "décideurs" vikings disposaient des meilleures terres et consommaient une large part des biens importés depuis l'Europe, grâce à ces conditions favorables ils n'ont peut-être tout simplement pas compris ce qui était en train de se passer, ou se sont cru protégés.


La morale de l'histoire 


L'adaptation au changement climatique n'est pas, et de loin, une simple question technique : à la fin de l'optimum médiéval, les viking ont disparu du Groenland alors qu'à quelques kilomètres d'eux les inuits disposaient qu'un modèle économique qui leur a permis de survivre jusqu'à nos jours. Mais adopter ce modèle aurait sans doute remis trop gravement en cause le fonctionnement de leur société et la position de leurs élites.
Alors que nous abordons une variation du climat bien plus importante et généralisée, ne sommes nous pas un peu dans la même situation ?

Cet article fait partie d'une série consacrée aux conséquences des changements climatiques passés pour les sociétés qui les ont subi. Déjà parus :




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