Il y a quelques jours, les rédactions de plusieurs médias ont reçu un document qui au premier coup d'oeil ressemble plus à une demande de rançon qu'à un programme politique. Il tient en fait un peu des deux : c'est une liste de 42 "directives du peuples" hétéroclites adressées aux députés pour qu'ils les "transposent en loi", le tout est signé "les gilets jaunes".
Impossible de connaître l'origine ou la représentativité de ce document mais faute de mieux, il peut servir de base pour réfléchir à ce que pourrait attendre les manifestants en matière d'énergie. Il contient en effet plusieurs points qui sont directement liés à la politique énergétique. Je vous propose de les passer en revue et de les discuter.
N'hésitez pas à en débattre dans les commentaires ou à me contacter pour compléter.
J'ai expliqué longuement ce que je pensais des propositions pour la progragrammation pluriannuelle de l'énergie dans un autre article et sur Twitter. Un peu de diversité ne nuit pas, je vous propose de laisser un peu la parole à d'autres.
Cet article pourra être complété avec d'autres réactions intéressantes dans le prochains jours (n'hésitez d'ailleurs pas à me les signaler !).
Pour Arnaud Gossement, avocat spécialiste du droit de l'environnement : "sur le nucléaire, la principale décision de l'Etat est de renvoyer le sujet à la prochaine PPE", sur les renouvelables les objectifs ne sont "pas ambitieux mais en ligne avec nos engagements européens" et beaucoup de travail reste à faire avant son adoption.
#PPE Confirmation : ce n'est pas la #PPE 2018/2028 qui a été présentée aujourd'hui mais ses grandes lignes. Il faudra attendre encore plusieurs mois pour avoir un projet de décret. On sait déjà que bien des choix sont reportés à la #PPE suivante, post 2028. https://t.co/i1fbm258F8
Chacun sait ce que je portais depuis des mois pour la #PPE, la #rénovationénergétique
et pour de nouvelles mesures d'accompagnement des citoyens. Je suis
forcément déçu que les réponses ne soient pas annoncées dès aujourd'hui
(sauf sur #EnR). Pourtant les solutions sont connues ! pic.twitter.com/e2os6GXWgS
De son coté, Matthieu Auzanneau, directeur du think tank the Shift Project, partage le diagnostic mais attend en vain l'ordonnance. Dans le même ordre d'idée, Antoine Guillou, coordonnateur du pôle énergie et climat de Terra Nova, souligne les lacunes des annonces du jour :
Le problème n'est pas tant ce qu'Emmanuel #Macron a annoncé aujourd'hui (quoique, la TIPP flottante...), mais plutôt ce qu'il n'a pas dit :
- quelles garanties (y compris légales) pour tenir les trajectoires EnR et nucléaire?
- quelle stratégie pour la mobilité et le bâti? #PPE
La réaction d'Anne Bringault, qui coordonne l'activité transition énergétique du CLER, est représentative de celle de nombreux responsable d'ONG : elle craint deux quinquennats de procrastination alors "que la France va émettre plus de gaz à effet de serre que prévu jusqu'en2023" :
RTE dit que si on ferme des réacteurs nucléaires au fur et à mesure du dév. des EnR on peut être à 50% de nucléaire en 2030.
Reculer, c'est freiner les EnR et les économies d'énergie et garder + longtemps des réacteurs nucléaires vieillissants et produire + de déchets nucléaires
Nicolas Goldberg,
consultant chez Colombus, note cependant que le rythme de fermeture des réacteurs
pourrait convenir à EDF ce qui permettra peut-être d'éviter le versement de lourdes indemnités.
Après s'être faits attendre presque 6 mois de plus que prévu, les grands axes de la programmation pluriannuelle de l'énergie ont été dévoilés ce matin. Ces annonces permettent d'y voir plus clair sur l'avenir du mix électrique français.
Voici ce qu'on peut en retenir :
La trajectoire proposée pour les renouvelable est ambitieuse. Dans le scénario le plus haut, la production renouvelable française devrait augmenter entre 2018 et 2028 presque autant que celle de l'Allemagne au cours des 10 années écoulées.
L'objectif de 50% de nucléaire dans la production électrique française est remis à 2035 et les fermetures de réacteurs nucléaires sont renvoyées aux quinquennats suivants
La trajectoire proposée peut bien permettre d'atteindre 50% de nucléaire en 2035 mais elle implique aussi sur augmentation importante de la production d'électricité.
Des incertitudes demeurent notamment sur la méthode et le calendrier.
Une trajectoire ambitieuse pour les renouvelables
Dans le discours qu'il a prononcé mardi matin, Emmanuel Macron a clairement dit qu'il souhaite que la montée des énergies renouvelables devance la baisse de la production du nucléaire. C'est une position de bon sens du moment qu'on ne prend pas excuse de la lenteur de la première pour retarder la seconde...
Ça ne semble pas devoir être le cas : les propositions détaillées ce matin comprennent des objectifs assez ambitieux pour les énergies renouvelables :
Le parc éolien terrestre devrait passer de 13.5GW en 2017 à 24.6GW en 2023 et se situer entre 34.1 à 35.6GW en 2028. Soit la trajectoire suivante :
L'éolien off-shore (inexistant à l'heure actuelle) devrait atteindre 2.4GW en 2023 et 4.7 à 5.2GW en 2028. Emmanuel Macron en a d'ailleurs profité pour annoncer 4 nouveaux appels d'offre pour des projets éoliens en mer avant la Ce qui nous donnerait :
Le solaire photovoltaïque devrait presque être multiplié par 3 à 20.6GW en 2023 (contre 7.7GW en 2017) et continuer à augmenter pour atteindre 35.6 et 44.5GW en 2028. Nous serions donc sur une trajectoire de ce type :
Les annonces de ce matin comprennent aussi une petite part d'électricité venant de la méthanisation et une augmentation de l'ordre de 1GW de la puissance hydroélectrique.
Pour le solaire et l'éolien les chiffres annoncés ce matin sont cohérents avec ce qu'avait promis Emmanuel Macron pendant sa campagne présidentielle, à savoir doubler le parc éolien et solaire pendant le quinquennat. On est même assez largement au-dessus pour le solaire.
Au total cela donnerait l'évolution suivante pour la production électrique renouvelable :
En 2017, nous étions légèrement en dessous de 100TWh, on atteindrait 153TWh en 2023 puis 199 à 215TWh en 2028.
Ce sont des objectifs honorables : pour comparaison, dans le scénario le plus haut l'augmentation de la production renouvelable en France en une décennie serait équivalente à celle qu'à connu l'Allemagne au cours des 10 dernières années.
Une baisse de la production nucléaire confirmée... mais remise à plus tard
C'était le secret le moins bien gardé de France : malgré ses engagements de campagne, Emmanuel Macron a confirmé le report de l'objectif de 50% de nucléaire de 2025 à 2035.
De la même façon la fermeture de réacteurs est renvoyé à plus tard. Fessenheim devrait fermer à l'été 2020 après un interminable feuilleton ce qui modifiera peu la puissance installée puisque cette fermeture sera presque entièrement compensée par la mise en service de l'EPR de Flamanville. Ensuite 2 fermetures de réacteurs sont envisagées sous condition en 2025 et 2026 et le gros du travail est remis à après 2027 avec en théorie 10 réacteurs à fermer entre 2027 et 2035. Le gouvernement ne nomme pas non plus les réacteurs susceptibles d'être fermés (même si François de Rugy a mentionné les centrales de Gravelines, Dampierre, Cruas, Blayais, Bugey, Tricastin, Chinon et Saint-Laurent-des-Eaux).
Clairement sur ce sujet le gouvernement préfère faire des promesses au nom de ses successeurs plutôt que de s'engager lui-même...
Même état d'esprit sur le nouveau nucléaire : la porte n'est pas fermée mais aucune décision sur la construction d'EPR ne sera prise avant 2022.
Le parc nucléaire français devrait donc suivre cette évolution :
A facteur de charge constant, l'évolution du parc nucléaire nous conduirait vers une production entre 321 et 332TWh en 2035 (contre 400TWh/an en moyenne actuellement).
Il est cependant probable que le développement d'une production renouvelable variable obligera le parc nucléaire français à fonctionner de façon plus flexible. Ce qui aura pour effet de faire baisser le facteur de charge. Si par exemple il passait à 60% contre 72.5% en moyenne aujourd'hui, la production nucléaire ne serait plus que de 267 à 275TWh par an en 2035.
Evolution du mix électrique français
Où tout cela nous conduit-il ? A moyen terme, une trajectoire ambitieuse sur les renouvelables couplée à une baisse tardive du nucléaire entraîne une hausse considérable de la production électrique.
Une des trajectoires pour la production électrique française pourrait par exemple être :
Ici on est dans la version ambitieuse de la PPE : accélération du déploiement des renouvelables après 2022 puis prolongement des tendances et fermeture de réacteurs dès 2025. En supposant que le facteur de charge du parc nucléaire reste le même on se retrouve avec une production de 612TWh en 2028 soit 70 de plus qu'aujourd'hui.
Abondance de biens ne nuit pas, dit-on, mais j'ai quand même du mal à voir ce qu'on pourrait faire de 70TWh en plus. A titre d'illustration, c'est plus que ce qui serait nécessaire si on remplaçait toutes nos voitures par des voitures électriques... Cette tendance à la surproduction aussi plaide pour une réduction du facteur de charge du parc nucléaire.
Vous vous demandez peut-être si cela suffit à atteindre les 50% de nucléaire en 2035 comme cela a été promis ce matin.
Je vais commencer par redire que cet objectif de 50% est mauvais et vous renvoyer à cet article pour plus d'explications.
Mais si vous insistez, la réponse est probablement oui. La PPE ne porte que sur 10 ans et ne contient donc pas d'objectifs pour le parc renouvelable après 2028. Toutefois si on prolonge le rythme de croissance de la période 2023-2028 sur les années suivantes on se retrouve en 2035 avec un peu plus de 265TWh de production renouvelable dans le scénario bas et un peu plus de 300 dans le scénario haut. En ajoutant une production gaz et fioul stable à son niveau actuel (environ 30TWh/an), il faudrait donc que la production nucléaire soit comprise entre 295 et 330TWh en 2035 et comme on l'a vu même sans réduction du facteur de charge elle devrait se situer entre 321 et 332TWh en 2035.
Les incertitudes restantes
Le gouvernement propose donc une programmation pluriannuelle de l'énergie qui, sur la partie électricité, se tient : il n'y a apparemment pas d'objectifs contradictoires et, que l'on soit d'accord ou pas avec ces orientations, les trajectoires vont bien dans la direction où on leur demande d'aller. C'est bien le moins me direz vous. Certes mais même ce minimum la loi sur la transition énergétique n'y arrivait pas... Je me garderait donc bien l'accabler.
Mais cela ne veut pas dire que tout est parfait, plusieurs problèmes et incertitudes demeurent. Sur la trajectoire, j'ai deux inquiétudes :
d'une part, la persepective d'une surproduction électrique qui créer un risque important que le objectisf renouvelables ne soient pas atteints.
d'autres part, le report des fermetures de réacteurs à 2025 voire 2027 : ce gouvernement, comme l'avait si bien fait son predecesseur, semble vouloir laisser à
ceux qui viendront après lui le soin de gérer le problème mais le temps passe :
désormais cela signifie presque certainement que des réacteurs vont
dépasser 60 années de fonctionnement.
Il y a aussi matière à interrogation sur la méthode et sur le calendrier :
Emmanuel Macron a parlé d'une nouvelle période de consultation de 3 mois, plusieurs comités (conseil national de la transition écologique, comité d'experts pour
la transition énergétique, comité de gestion des charges de service
public de l'électricité, comité du système de distribution publique
d'électricité...) doivent également donner leurs avis éclairés sur la PPE avant qu'elle soit adoptée. La PPE 2018 arrivera donc au mieux avec 6 mois de retard et rien ne dit que les objectifs seront les mêmes à l'arrivée.
On ne sait toujours pas si le gouvernement compte faire amender la loi sur la transition énergétique pour déplacer l'objectif de 50% de nucléaire de 2025 à 2035. D'un point de vue juridique, ce n'est pas forcément nécessaire mais ne pas le faire serait incompréhensible politiquement et mettrait la PPE à la merci du Conseil d'Etat. Et s'il faut passer par la loi, il risque de s'écouler encore de longs mois avant que la PPE entre en vigueur.
On ne sait pas non plus comment vont se passer les fermetures de réacteurs, on a bien vu avec Fessenheim que ce sujet est compliqué : sa fermeture est un engagement pris en 2012, il y a déjà 8 ans, cela signifie que même si aucun réacteur n'est fermé avant 2025 ou 2027 il faut d'ores-et-déjà s'y préparer.
En conclusion, il reste beaucoup de travail mais ces propositions me semble une base intéressante pour enfin amorcer le remplacement du parc nucléaire français.
Mardi matin, l'AFP nous rapportait avoir vu un document détaillant les scénarios que le gouvernement envisage encore pour la prochaine programmation pluriannuelle de l'énergie. Je vous propose d'analyser ces propositions.
Comme cet article est déraisonnablement long, voici les 4 grands points à en retenir :
Ces scénarios semblent sous-entendre une baisse importante du facteur de charge du parc nucléaire (qui passerait aux alentours de 60% dans les années 2030). La baisse de la production nucléaire serait donc à la fois le fait des fermetures de réacteurs (de l'ordre de -70TWh dans les scénarios 1 et 2) et de la baisse du facteur de charge (de l'ordre de -60TWh).
Dans tous les cas, ils impliquent une hausse importante de la production électrique renouvelable : au moins 120TWh/an en plus peut-être jusqu'à 200. Le rythme de croissance devrait être comparable à celui rencontré en Allemagne depuis les années 2000, nous ne sommes pas du tout sur une trajectoire de ce type aujourd'hui.
En parlant de 40% de renouvelables plutôt de 50% de nucléaire, les
scénarios suggèrent un abandon de cet objectif ou bien un développement
(de l'ordre de +30TWh/an) de la production électrique au gaz.
Le calendrier de fermeture proposé (début en 2022 ou 2028) n'est pas cohérent avec le calendrier politique (élections de 2022 et 2027, PPE 2023 et 2028) et risque de rendre ces orientations ineffectives.
Scénarios et méthode
Trois scénarios seraient donc à l'étude :
Scénario 1 : Fermeture de Fessenheim 6 fermetures de réacteurs entre 2022 et 2028 6 fermetures entre 2028 et 2035 Les renouvelables atteignent 40% du mix électrique en 2030
Scénario 2 : Fermeture de Fessenheim 12 fermetures entre 2028 et 2035 Les renouvelables atteignent 40% du mix électrique en 2032
Scénario 3 : Fermeture de Fessenheim 9 fermetures entre 2028 et 2035 4 EPR construits avant 2040 Les renouvelables atteignent 40% du mix électrique en 2034
Comment en tirer quelque chose d'utile ? Ces scénarios nous disent comment va évoluer le parc nucléaire. Je
suppose que les réacteurs ferment par ordre d'entrée en service et que
les fermetures sont étalées dans le temps de façon régulière. En
supposant que le facteur de charge reste inchangé, on peut en déduire la
production nucléaire pour chaque année.
Par ailleurs on sait
que la production électrique au charbon doit s'arrêter en 2022. En
supposant que les autres productions fossiles restent stables pour ne
pas augmenter les émissions de gaz à effet de serre, on peut donc
calculer la production non-renouvelable.
Les dates auxquelles les
renouvelables atteignent 40% du mix (donc 2/3 de la production
conventionnelle) donne un point de passage à partir duquel j'interpole
une trajectoire. Je suppose que 2/3 de la production renouvelable
supplémentaire vient de l'éolien et 1/3 du solaire mais cette hypothèse
n'a pas d'impact sur le résultat à ce stade.
Analyse des trajectoires nucléaires et renouvelables
On arrive aux résultats suivants :
Scénario 1 :
La trajectoire suivie par le parc nucléaire ressemble à ça :
On a une petite vaguelette au début liée à la fermeture de Fessenheim et à l'entrée en service de Flamanville, ensuite la puissance installée reste stable jusqu'en 2022 puis décroît d'environ 10GW pour atteindre 52GW en 2035.
Dans cette hypothèse, arriver à 40% de renouvelable en 2030 implique que la production EnR soit de 256TWh à cette date. Cela nous donne l'évolution suivante pour le mix électrique français :
La production totale connaîtrait une forte croissance : 529TWh/an en 2017, 580 en 2025, 610 en 2030 et, si on prolonge le développement des renouvelables, 645 en 2035.
L'objectif de 50% de nucléaire dans le mix électrique n'est pas atteint mais presque : en prolongeant la trajectoire des EnR on l'atteindrait entre 2035 et 2040.
Scénario 2 :
La trajectoire suivie par le parc nucléaire est :
La seule différence avec le scénario précédent est que les fermetures démarrent plus tard ce qui entraîne une baisse plus rapide de la puissance installée à partir de 2028. Dans ce scénario, tous les réacteurs français (sauf les 2 de Fessenheim évidemment) dépassent 50 ans de fonctionnement.
Dans ce cas, atteindre 40% de renouvelable en 2032 implique aussi que la production EnR soit de 256TWh à
cette date. Cela nous donne la trajectoire suivante pour le mix
électrique français :
Sur la période 2018-2028, les renouvelables augmentent déjà à marche forcée mais les fermeture de réacteurs n'ont pas encore commencé ce qui entraîne une forte hausse de la production totale : +100TWh en 10 ans. A partir de 2028, la production se stabilise juste au-dessus de 600TWh/an.
Scénario 3 :
La trajectoire suivie par le parc nucléaire est la suivante :
Le parc nucléaire connaît une petite baisse à partir de 2028 et atteint un minimum à 56.5GW en 2035. Ensuite l'entrée en service des nouveaux EPR (que j'ai cadencé tous les 2 ans) fait remonter la puissance installée à 61.3GW, quasiment à son niveau actuel. Ce scénario est à peu de chose près un scénario de stabilité pour le parc nucléaire.
Atteindre 40% de renouvelables en 2034 implique que la production EnR soit de 260TWh cette année-là. Dans ce cas, la trajectoire du mix électrique français à cette allure :
Dans ce scénario la production électrique française semble destinée à
enfler indéfiniment : 529TWh en 2017, 585 en 2025, 643 en 2035...
Il est intéressant de s'attarder d'ailleurs sur ce qu'il se passe autour de 2035. On atteint 40% d'EnR en 2034 mais c'est aussi l'année où le parc nucléaire est à son minimum, ensuite il
remonte et a priori la production nucléaire aussi. Dans ce scénario, les
40% de renouvelables ne seront donc atteints que pendant un an ou deux
ans sauf si leur développement se continue rapidement ensuite. Cela impliquerait un gonflement encore plus important de la production électrique totale qui pourrait dépasser 700TWh/an après la mise en service des nouveaux EPR.
Les questions restant en suspens
Au-delà des chiffres et des réactions pavloviennes qu'ils peuvent provoquer, ces scénarios posent plus de questions qu'ils n'apportent de réponses. Voici celle qui me paraissent dignes d'intérêt :
Le calendrier a-t-il été réfléchi ?
Si une de ces propositions était adoptée, son principal apport serait d'assumer qu'une dizaine de réacteurs nucléaires ont vocation à fermer au cours des deux prochaines décennies. Sauf que...
Sauf que ces fermetures sont repoussée au-delà du quinquennat actuel pour commencer en 2022 au plus tôt. 2022 est une année électorale et 2023 doit voir le renouvellement de la PPE, deux occasions pour remettre en cause les orientations qui vont être décidées aujourd'hui. Cette chronologie ne peut qu'inciter les acteurs du secteur électrique au mieux à attendre pour voir ("inutile d'investir dans une trajectoire de transition qui sera peut-être renversée dans 3 ans") au pire à l'obstruction ("si on peut gagner 3 ans on aura une nouvelle chance d'infléchir la politique énergétique dans le sens qui nous arrange").
Bref le calendrier retenu neutralise les décisions. Sans évolution, cette PPE risque bien de connaître le même destin que les objectifs de la loi de transition énergétique de 2015... De ce point de vue, la majorité actuelle ne semble n'avoir rien appris de l'expérience de la précédente.
Est-ce qu'on enterre les 50% ou est-ce qu'on développe les fossiles ?
On l'a vu, aucun de ces scénarios ne permet de réduire la part du nucléaire à 50% de la production électrique française. D'ailleurs il n'y est plus question de 50% de nucléaire mais de 40% de renouvelables...
Vous me direz peut-être : ça revient exactement au même puisque nous avons aujourd'hui 10% de fossiles, ajoutés à 40% de renouvelables ont arrive bien à un mix mi-nucléaire mi-non nucléaire. Mais ce n'est pas vrai. D'abord la proportion de fossiles est destinée à reculer avec la fermeture des centrales à charbon, ensuite l'augmentation rapide de la production totale (qui est un point commun au 3 scénarios) devrait encore réduire cette part. Pour avoir 10% de fossiles en 2030, il faudrait que la production de nos centrales à gaz fasse plus que doubler...
Donc de deux choses l'une : soit ces scénarios supposent l'abandon de l'objectif de 50% soit ils sous-entendent un développement significatif de la production électrique au gaz.
Est-ce qu'on va vers une trajectoire de développement des renouvelables "à l'allemande" ?
Les objectifs de 40% d'EnR en 2030, 2032 et 2034 impliquent tout de même une production renouvelable massive : plus de 250TWh alors que nous sommes aujourd'hui pratiquement stable en dessous de 100. Ajouter 150TWh de renouvelables en 15 ou 20 ans, c'est une trajectoire "à l'allemande" : entre 2000 et 2017, l'Allemagne a augmenté sa production renouvelable d'un peu moins de 180TWh. Mais sommes-nous près à assumer une telle croissance ?
Par ailleurs cette augmentation de la production renouvelable combinée à une baisse modeste voire très modeste du parc nucléaire implique une forte augmentation de la production totale alors que la plupart des scénarios tablent sur une consommation peu ou prou stable. Est-ce que cela à vraiment un sens ?
Ou alors est-ce qu'on assume une baisse du facteur de charge du nucléaire ?
Il existe une autre possibilité. J'ai supposé que le facteur de charge du parc nucléaire aller rester stable. C'est une hypothèse simplificatrice : avec le développement des renouvelables variables, les réacteurs nucléaires auront plus souvent à réduire leurs puissances pour laisser la place à une production renouvelable, leur facteur de charge va donc baisser.
Mais au-delà de cette évolution naturelle, peut-être que ces scénarios prennent pour hypothèse une forte réduction du facteur de charge ? Dans ce cas, la part du nucléaire peut reculer plus vite que ce qui serait permis par la seule fermeture de réacteurs et il ne serait pas forcément nécessaire d'augmenter la production pour atteindre 40% de renouvelables.
Je me suis donc posé la question : prenons le scénario 1, par exemple, si on souhaite maintenir la production totale constante et arriver à 40% d'EnR en 2030, quel devrait être le facteur de charge du parc nucléaire résiduel ? La réponse est 60% contre 72% en moyenne aujourd'hui. Ca ne semble pas irréaliste... Et dans ce cas la hausse de la production renouvelable ne devrait plus être "que"de 120TWh. C'est peut-être, probablement même, le raisonnement derrière ces propositions...
Vous vous souvenez de la programmation pluriannuelle de l'énergie ? Mais si ! Cette grande stratégie énergie pour la France qui devait être publiée en juin, ppuis à la rentrée, puis en octobre et qui devrait maintenant arriver fin novembre...
Pour s'échauffer en attendant ce grand jour, je vous propose de nous pencher sur quelques trajectoires qui pourraient se retrouver dans la PPE et d'analyser leurs conséquences sur le mix électrique français dans les prochaines décennies.
Scénario 1 : la PPE ambitieuse selon Matthieu Orphelin
Le premier scénario est proposé par Matthieu Orphelin, député LREM après avoir été porte-parole de la Fondation pour la Nature et l’Homme (aka Fondation Nicolas Hulot). Sur son blog, il propose :
"Un rythme de fermeture d’au moins un réacteur nucléaire par an dès 2022, et de deux par an dès que possible". Je traduis le "dès que possible" par 2027 : nous aurions donc une fermeture de réacteur par an entre 2022 et 2026 puis 2 à partir de 2027 et je fais l'hypothèse que les fermetures se font dans l'ordre de mise en service des réacteurs. M. Orphelin n'évoque ni Fessenheim ni Flamanville je suppose donc que la première ferme et la deuxième ouvre comme prévu en 2019 et je ne compte pas les deux réacteurs de Fessenheim parmi les fermetures à effectuer après 2020.
"La fermeture des quatre [dernières] centrales à charbon d’ici à 2022" et je laisse les autres énergies fossiles (gaz et fioul) à leur niveau moyen des dernières années.
Une apologie non chiffrée des énergies renouvelables que je traduis par un respect des engagements de campagne du candidat Macron (doublement de la production solaire et éolienne sur le quinquennat) avec une poursuite de la croissance au même rythme par la suite. Les autres énergies renouvelables (hydroélectricité et biomasse) ne changent pas.
Avec ces hypothèses, l'évolution du mix électrique français est la suivante :
La production électrique se stabilise à un niveau proche de son niveau actuel et commence à décroître doucement en 2027 - la progression du solaire et de l'éolien ne suffisant pas compenser la fermeture de deux réacteurs par an.
L'objectif de 50% de nucléaire dans le mix électrique français, fixé à 2025 par la loi de transition énergétique de 2015, n'est atteint qu'en 2039. La durée de vie de tous les réacteurs français doit être prolongée au-delà de 40 ans - l'échéance actuellement prévue. Et 43 des 58 réacteursen service doivent fonctionner après leur 50e anniversaire.
Scénario 2 : La PPE version Orphelin light
Si cela vous a échappé, 2022 est une année électorale. Curieux hasard... En 2021, je suis à peu près certain que M. Macron et ses ministres auront mieux à faire que de tordre le bras à EDF pour obtenir la fermeture d'un réacteur à la centrale de Bugey. Il n'est pas déraisonnable de penser que ce sera aux élus tous frais livrés mi-2022 de s'y coller. Et ils seraient remarquablement efficaces s'ils y arrivaient en moins de temps qu'il en faut au gouvernement actuel pour pondre une PPE, qui n'est somme toute qu'un décret.
Disons donc que, après Fessenheim, la première fermeture a lieu en 2025 et que le rythme s'accélère à 2 réacteurs par an en 2030 plutôt qu'en 2027. Toutes les autres hypothèses restent inchangées.
Dans ce cas, l'évolution du mix électrique serait la suivante :
Faute de baisse du nucléaire, la production électrique française croit jusqu'en 2030 pour atteindre 560TWh (contre 540 en moyenne sur les dernières années) puis elle baisse lentement.
L'objectif de 50% de nucléaire est atteint en 2041. Sur 58 réacteurs, seuls 9 sont arrétés avant leur 50e anniversaire et surtout 16 atteignent ou dépassent 60 années de fonctionnement.
Scénario 3 : Orphelin + SFEN
Reprenons notre premier scénario, nous avons supposé qu'il n'y aurait pas de nouveaux réacteurs construits après l'EPR de Flamanville. Que se passerait-il avec de nouvelles constructions ?
Prenons les revendications de la SFEN, le lobby du nucléaire français : une paire d'EPR mise en chantier avant la fin du quinquennat et inaugurée en 2030 puis une nouvelle paire tous les 5 ans pour atteindre 8 nouveaux réacteurs en plus de celui de Flamanville. Dans ce cas, l'évolution du parc nucléaire français serait la suivante :
Cela ne change pas grand chose à la trajectoire du mix électrique d'ici à 2030, ni au nombre de réacteurs qui dépassent la cinquantaine. Par contre évidemment la date à laquelle la France passe sous 50% de nucléaire serait (un peu) retardée : ce serait en 2042.
Quelques éléments de conclusions
Que retenir de ce petit exercice ? Plusieurs conclusions intéressantes :
La PPE ne fera pas de miracle : la proposition de M. Orphelin est sans doute dans la tranche haute de ce que le gouvernement pourrait décider, pourtant elle conduit à reculer de 15 ans l'objectif de diversification du mix électrique français initialement prévu pour 2025 et oblige à prolonger la durée de vie de la grande majorité des réacteurs au-delà de 50 ans.
Il n'y a plus guère de marge d'erreur : le scénario "Orphelin light" montre que 2 ans de retard - ce qui est bien peu au regard des succès foudroyants de la politique énergétique français depuis 10 ans - nous obligeraient à pousser un quart de nos réacteurs au-delà de soixante années de fonctionnement. Un pari hasardeux, pour dire le moins... Le mix électrique se manoeuvre comme un paquebot et les retards apparemment anodins que nous accumulons aujourd'hui peuvent très bien nous mettre sur la route d'un naufrage dans une ou deux décennies.
Ces trajectoires ne sont pas des trajectoires de baisse de la production d'électricité : le discours politique classique tourne autour de la réduction de la consommation d'électricité, du développement des renouvelables et d'une baisse du nucléaire mais les trajectoires proposées collent rarement. En l'occurrence, on aurait dans tous les scénarios une production croissante ou stable jusqu'à 2030 au moins. Exit donc la sobriété et l'efficacité, sauf à ralentir sur les renouvelables ou à trouver de nouveaux débouchés pour notre électricité.
L'objectif de 50% de nucléaire est peu sensible au scénario : cet objectif tend à devenir l'alpha et l'omega de la politique énergétique et il y a des chances que la PPE soit jugée largement sur la date à laquelle elle permettra de l'atteindre. Pourtant cet indicateur n'indique pas grand chose : même si nos trois scénario conduisent à des situations très différentes en milieu de siècle, les 50% sont atteint à la même date à ± 2 ans, preuve encore une fois que cet objectif est mal conçu.
Vous vous demandez comment sont obtenu ces projections ou vous souhaiteriez étudier d'autres scénarios : consultez cette page.
Savez-vous qu'en ce moment même des décisions cruciales pour l'avenir de notre pays se préparent ? Le débat sur la prochaine programmation pluriannuelle de l'énergie, la feuille de route énergétique de notre pays pour les 10 prochaines années, s'achève et une première version devrait être présentée à la rentrée, voire dès juillet.
Je ne voudrais pas vous gâcher votre apéro au soleil ni minimiser les enjeux d'un huitième de finale contre l'Argentine mais cette feuille de route devra traiter un problème particulièrement périlleux : l'avenir de notre parc nucléaire et la gestion de sa fin de vie. Quelles que soient les décisions qui seront prises - y compris la pire : le laisser-faire, elles auront des conséquences qui seront encore ressenties par vos arrière-petits-enfants...
> Cet article est la synthèse d'un cahier d'acteur soumis dans la cadre du débat public sur la PPE. Vous pouvez le consulter ici.
34 de nos 58 réacteurs nucléaires auront dépassé leurs DLC en 2025...
Les données du problème sont simples : aujourd'hui notre électricité vient aux trois quarts de réacteurs nucléaires qui ont été construits il y a deux générations, approximativement quand vos grands parents avaient votre âge. Un jour ou l'autre, ces machines vont cesser de fonctionner et nous n'avons pas le début d'une idée de la façon dont nous allons les remplacer. Nous n'avons pas de proposition politique sérieuse à ce sujet, encore moins de consensus, nous n'avons pas d'outil industriel capable de gérer un tel projet et nous n'avons pas les moyens économique de le mener. C'est la raison pour laquelle, la durée de vie de nos réacteurs va être prolongée au-delà de 40 ans.
Cette décision sera coûteuse, peut-être dangereuse, mais quand même moins que couper l'électricité à la cinquième puissance de la planète.
Le hic, c'est qu'elle ne résout rien : le problème se reposera dans les mêmes termes au bout de quelques années. La seule solution pour éviter de se retrouver à nouveau face au fait accompli en 2025 ou en 2035, c'est de réduire dès maintenant notre dépendance vis-à-vis du parc nucléaire de deuxième génération. Pour mal conçu qu'il soit, l'objectif de 50% de nucléaire en 2025 fixé par la loi de transition énergétique a au moins le mérite de nous obliger à affronter la question de la diversification de notre mix électrique. Sa mise en oeuvre est donc un des enjeux majeur de la prochaine programmation pluriannuelle de l'énergie.
La fermeture de réacteurs ou le statu-quo ?
Schématiquement deux positions se sont dégagées dans le débat :
A ma droite : ceux qui veulent respecter l'objectif de 50%, qu'ils y voient une cible en soi ou un point d'étape vers une baisse plus importante voire une sortie du nucléaire, et réclament pour cela un planning de fermeture de réacteurs.
A ma gauche : leurs adversaires qui craignent que le recul du nucléaire, commandable, au profit d'énergie renouvelables, variables, rende nécessaire un complément fossile et donc une augmentation des émissions de gaz à effet de serre. Leur proposition, schématiquement : laisser l'objectif de 50% mourir doucement.
Entre les deux, le gouvernement qui s'est senti obligé d'ajouter à la confusion en reniant l'objectif de 50% en 2025 - pourtant un engagement de campagne du candidat Macron - sans se donner la peine de formuler des propositions alternatives.
Pour ma part, aucune de ces deux positions ne me parait entièrement satisfaisante. Continuer comme si de rien n'était est impensable, ce serait préparer une catastrophe dans 10 ou 20 ans quand nous aurons à renouveler un parc nucléaire usé jusqu'à la corde sans y être mieux préparé qu'aujourd'hui.
Mais les opposants aux fermetures de réacteurs ont raison d'avoir peur pour l'équilibre du réseau français : les scénarios qui ont été proposés à ce sujet reposent beaucoup trop sur la bonne volonté de nos voisins. RTE, par exemple, imagine des exportations d'électricité de 100 à 150TWh par an en 2030 - des niveaux inédits : aujourd'hui le premier exportateur mondial d'électricité est le Canada avec un peu plus de 60TWh. La stratégie serait donc de surproduire de façon chronique et d'assurer l'équilibre offre-demande en déversant les excédents sur les autres pays européens... A mon avis, espérer que les nos voisins accepteront que nous externalisions ainsi le coût de notre transition énergétique c'est se bercer d'illusion.
Alors on est dans l'impasse ? Pas forcément : il existe un scénario qui n'a pas été exploré : réduire notre dépendance au nucléaire sans fermer de réacteurs.
Une proposition alternative : réduire la part du nucléaire via le facteur de charge
Le péché originel des partisans de la fermeture de réacteurs, c'est que lier la diminution de la part du nucléaire à réduction du parc revient à supposer qu'il existe une relation linéaire entre la puissance nucléaire installée et la production, c'est-à-dire à faire l'hypothèse que le nucléaire français fonctionnera demain comme il le fait aujourd'hui : principalement en base. Si c'est le cas, il nous faudra bien chercher ailleurs le moyen d'assurer l'équilibre du réseau puisque par définition ce ne sont pas les renouvelables variables qui vont s'en charger...
Cette idée que le nucléaire a vocation à produire à puissance quasi-constante n'a rien d'évident. Techniquement, le parc français dispose déjà d'une certaine flexibilité et EDF nous assure que ce fonctionnement pourrait être étendu. Les réacteurs français pourraient donc fonctionner en suivi de charge : en baissant leurs productions lorsque les renouvelables produisent et en l'augmentant lorsque les conditions sont moins favorables. Des études toutes fraîches ont montré que, dans certaines condition, ce fonctionnement peut même s'avérer plus rentable pour l'exploitant et conduire à une baisse du prix de l'électricité.
Selon une thèse récente, une utilisation raisonnable de la flexibilité du parc français permettrait d'intégrer 10% de solaire et 20% d'éolien sans surplus majeurs. A hydroélectricité, gaz et biomasse constants (respectivement 10, 8 et 2% du mix électrique), cela suffirait à atteindre l'objectif de 50% de nucléaire tout en fermant les dernières centrales à charbon.
En d'autres termes, l'objectif de 50% pourrait être atteint non pas par un réduction du parc nucléaire à facteur de charge constant mais par une baisse du facteur de charge à puissance installée constante. Un des intérêts de ce scénario est qu'il ne nécessite pas un pari technologique sur le stockage de l'électricité ou la bonne volonté de nos voisins : l'équilibrage du réseau est assuré par l'utilisation flexible du nucléaire.
Outils politiques
Quels outils politiques seraient nécessaires pour réduire la part du nucléaire de cette manière ? D'abord évidemment une accélération des nouvelles installations renouvelables : pour parvenir à 20% d'éolien et 10% de solaire nous aurions besoin d'environ 45GW de nouvelles capacités éoliennes et autant de nouvelles installations solaires. Au rythme actuel, il nous faudrait entre un quart et un demi-siècle pour y arriver...
Ensuite, il faut contourner l'aléa moral d'EDF : l'exploitant cherche, a priori, un facteur de charge le plus élevé possible pour ses installations. C'est humain : il est payé au mégawattheure produit et ses coûts fixes sont importants... Malgré les risques pour lui et la société dans son ensemble, il peut donc être tenté d'entraver le développement d'autres énergies qui vont l'obliger à réduire sa production et, si elles se développent malgré tout, il n'a pas intérêt à faciliter leur intégration.
Ce problème pourrait être au moins en partie résolu en obligeant EDF à provisionner une somme fixe sur chaque mégawattheure d'électricité issu de son parc nucléaire de seconde génération. Ce prélèvement pourrait alimenter un fonds destiné à gérer la fin de vie du parc, y compris le démantèlement (qui est probablement sous-évalué aujourd'hui) mais aussi la reconversion des salariés et des territoires. Il aurait aussi pour effet de relever le coût variable de la production nucléaire rendant son fonctionnement en base moins attractif. On pourrait même imaginer en faire une contrepartie à un prix plancher du carbone dans le cadre d'une négociation européenne.
Bien sur cette proposition ne résout pas à elle seule la question de la fin de vie du parc nucléaire : les réacteurs devront un jour ou l'autre fermer... Mais, sur la durée de la prochaine PPE, il me semble qu'elle permettrait de diversifier notre mix en exploitant au mieux l'existant et en fournissant une solution acceptable par toutes les parties au débat. Qu'en pensez-vous ?
Comme on pouvait s'y attendre, la remise en cause de l'objectif de 50% en 2025 a rouvert le débat sur le nucléaire en France. J'ai déjà dit tout le mal que je pensais de cet objectif mais aussi de sa remise en cause - des décisions opposées mais qui concourent toutes deux à affaiblir la crédibilité de l'Etat - et ma crainte que le débat sur le nucléaire fasse capoter au moins le calendrier de la PPE 2018.
Cela explique pourquoi j'ai été très réticent à m'engager dans cette discussion. Mais voilà, nous ne sommes qu'en mars et on doit déjà en être au 170e "débat" entre entre la SFEN et Greenpeace. La lassitude gagne...
Je pense que les pro-nucléaires exaltés et les anti-nucléaires hardcores ne valent pas mieux les uns que les autres, et que les laisser discuter de notre avenir est la meilleure façon de ne rien faire puisqu'aucun des deux n'envisage de faire un pas vers l'autre : si notre politique énergétique est à la dérive, c'est en grande partie à eux qu'on le doit. Nous méritons mieux et nos descendants - que ces décisions engagent sur au moins 2 ou 3 générations - méritent mieux.
Bref, me voilà suffisamment agacé pour rompre mes voeux de silences et poster cet article en espérant ouvrir le débat sur une troisième voie. Les suggestions et les critiques sont évidemment les bienvenues.
Réduire le parc pour baisser la production ?
De mon point de vue, le principal problème du mix électrique français actuel n'est pas sa dépendance vis-à-vis du nucléaire, c'est ça sa dépendance vis-à-vis des réacteurs de deuxième génération. Nos centrales nucléaires ont été conçues et construites grosso modo à l'époque où vos grands parents avaient votre âge, et elles aussi vont finir par prendre leurs retraites. Je ne sais pas quand, ni si ce sera à cause de l'usure, de l'inflation des coûts, d'une perte de compétence, d'un risque de sécurité ou d'une décision politique mais de toute façon aucune machine n'est éternelle... Et comme ces réacteurs ont tous été construits au même moment, si on ne fait rien il y a de bonne chance qu'ils arrivent tous en fin de vie en même temps. Cet "effet falaise" est une épée de Damoclès au-dessus de l'économie française, nous devons tout faire pour nous en débarraser.
Pour cela, réduire la part du nucléaire (c'est-à-dire du nucléaire de 2e génération, la question du nouveau nucléaire étant abordée plus loin) dans notre mix électrique semble une bonne voie. Viser 50% ? J'ai déjà expliqué pourquoi un objectif de production en valeur absolue serait mieux adapté mais pourquoi pas : si on l'accompagne d'une date réaliste cet objectif en vaut un autre.
Quelque soit l'objectif de baisse de la production nucléaire choisi, il ne devrait pas se traduire par une réduction proportionnelle de la puissance installée.
Ce qu'il faut bien comprendre c'est que l'idée qu'il existe une relation linéaire entre la puissance nucléaire installée et la production sous-entend que le nucléaire français fonctionnera demain comme il le fait aujourd'hui,c'est-à-dire essentiellement en base.
Outre que c'est très "ancien monde", cette hypothèse implicite signifie nous devrons chercher ailleurs une production capable de varier rapidement pour assurer l'équilibre du réseau : puisque, par définition, ce ne sont pas les renouvelables intermittentes qui vont s'en charger, il faudrait soit attendre un changement d'échelle dans le stockage de l'électricité soit augmenter notre production fossile. Il me semble que c'est une faille majeure dans le raisonnement de ceux qui veulent "fermer des réacteurs pour faire de la place aux renouvelables".
Comme au judo : utiliser l'ancien nucléaire pour le maitriser
Pour une illustration concrète, regardons ce que les allemands font pour le charbon : ils ont maintenu la capacité de leur parc, y compris par la mise en service de nouvelles centrales, tout en réduisant progressivement son facteur de charge au profit des renouvelables, notamment grâce à la priorité d'accès au réseau dont elles bénéficient.
Cette stratégie permet, dans un premier temps, de faciliter l'intégration des renouvelables intermittentes en assurant la sécurité d'approvisionnement. Puis, dans un second temps, les centrales à charbon sont poussées naturellement à la fermeture par la baisse de leur production au point que le gouvernement allemand doit agir non pas pour fermer les centrales mais pour les maintenir en service contre la volonté de leurs propriétaires. Cette transition énergétique "poussée" par le développement des renouvelables me semble bien supérieure à la transition "tirée" par la fermeture des réacteurs nucléaires telle qu'elle a été mise en oeuvre avec l'Energiewende.
De la même façon, nous ferions mieux de conserver les réacteurs nucléaires encore capables de fonctionner dans de bonnes conditions de sécurité et de baisser progressivement leur facteur charge au fur et à mesure que la production renouvelable augmente.
Il y a cependant une différence entre le nucléaire français et le charbon allemand, c'est la structure des coûts : les fossiles ont des coûts variables plus importants, l'atome français a des coût fixes énormes mais déjà amortis. Par conséquent EDF est, beaucoup plus que ses homologues allemands, incité à maintenir sa production et on peut craindre qu'aussi longtemps que la capacité nucléaire existera elle sera exploitée au maximum - c'est d'ailleurs ce qui se dit assez ouvertement dans les couloirs de l'électricien. Mais même dans ce cas, l'outil politique majeur nécessaire à la transition énergétique
française, ce n'est pas un planning de fermeture de réacteurs mais un
moyen de renchérir le coût variable du nucléaire , par exemple un prélèvement sur chaque MWh nucléaire produit ou une taxe sur le combustible. Cet outil est plus robuste : le gouvernement sait créer une taxe, il ne sait manifestement pas imposer la fermeture d'un réacteur nucléaire. Et il permettrait de dégager des revenus qui pourraient par exemple se substituer à la CSPE pour le financement des nouveaux moyens de production.
En contrepartie, la France devrait concentrer ses efforts sur les énergies renouvelables plus facilement compatibles avec son parc nucléaire. Pour le dire clairement : tout sauf le solaire photovoltaïque.
Nouveau nucléaire : sérieusement ?
Une deuxième question se pose également, elle est bien distincte de la précédente : faut-il construire de nouveaux réacteurs nucléaires en France ?
La réponse qui me vient spontanément est :
Je sais que le sujet est sensible pour certains de mes lecteurs et c'est à ceux-là que je m'adresse en premier : essayez de faire un pas de coté et de regarder le nucléaire non pas comme il pourrait être dans un monde idéal mais pour ce qu'il est aujourd'hui. L'électricité nucléaire est bien plus chère que la plupart des autres énergies décarbonnées - comme le montre les CfD britanniques ou les études de prix aux Etats-Unis. Et l'industrie a accumulé les éléphants blancs et les désastres industriels particulièrement depuis 10 ans : Flamanville, Olkiluoto, Vogtle ou VC Summer représentent des dizaines de milliards dilapidés mais aussi des centaines de milliers d'heures de travail d'ingénieurs et de techniciens, des outils industriels mobilisés, des ressources et des matières premières qui auraient pu être utilisés ailleurs.
Nous n'avons ni le temps ni les moyens pour cela. Face au défi climatique, la seule démarche rationnelle est d'aller d'abord vers les solutions les moins coûteuses, les plus faciles et les plus rapides à mettre en oeuvre. Il me semble impossible en bonne foi de classer le nucléaire parmi celles-ci : il viendra peut-être un jour où cette technologie évoluera ou deviendra nécessaire pour poursuivre la décarbonisation du mix électrique mais aujourd'hui investir dans le nouveau nucléaire c'est détourner des ressources qui pourraient être mieux employées ailleurs et c'est criminel.
C'est particulièrement le cas en France si on accepte qu'une partie du parc nucléaire actuel va continuer à fonctionner encore une ou deux décennies. Le nouveau nucléaire doit rester une option pour l'avenir avec un effort de recherche proportionné et si des investisseurs privés veulent s'y frotter libre à eux... Mais la question de la construction de nouveaux réacteurs ne se pose pas à l'échelle de la prochaine PPE et aucun euro public ne doit y être gaspillé.
(Le volume des données ne permet pas, comme je le fais d'habitude, de les mettre dans une feuille de calcul accessible librement mais je les tiens à disposition des lecteurs courageux)
Selon EDF, la production nucléaire peut être modulée de 21.000MW en 30 minutes
Avant de commencer, signalons quand même une nouveauté : EDF avance désormais un chiffre. Selon l'entreprise"le parc nucléaire français est capable de moduler sa puissance de 21 000 MW en moins de 30 minutes". Cette évaluation a été reprise récemment par Dominique Miniere, le directeur du parc nucléaire et thermique d'EDF, dans un article publié par Bloomberg.
Malheureusement, dans les deux cas, aucune source n'est donnée à l'appui de ce chiffre, ni la moindre explication sur son origine. J'ai interrogé l'entreprise à ce sujet mais je ne suis pas parvenu à obtenir des précisions.
Il y a pourtant une première limite évidente à cette évaluation : le parc nucléaire français a une puissance maximale de 63.5GW, pour monter en charge de 21GW, il faut donc que sa production soit au départ inférieure à 42.5GW. Ce qui n'est le cas que 8 heures par jour en moyenne.
Même en supposant qu'il soit techniquement capable de fournir une rampe de 21GW en 30 minutes, vous avez 2 chances sur 3 que cette capacité ne soit pas disponible au moment où vous en avez besoin. Ce chiffre n'est donc pas représentatif de la marge de manoeuvre disponible sur le parc nucléaire français.
Mise à jour 22/02/2018 : Suite à cet article, j'ai pu échanger avec la Direction de la Production Nucléaire d'EDF. Selon eux, il fallait comprendre que le parc français peut faire varier sa production jusqu'à 21GW et que la production peut varier en 30 minutes, pas qu'elle peut varier de 21GW en 30 minutes. Cette version est beaucoup plus crédible comme le montre la suite de l'article. Vous pouvez retrouver le détail de cet échange ici.
Sur 54.000 heures, la rampe maximum est de 5.35GW
Pour essayer de parvenir à une évaluation plus satsifaisante, j'ai utilisé les données de RTE qui met à disposition l'historique heure par heure de la production de chaque centrale électrique en France depuis décembre 2011. A partir de cette source j'ai reconstitué la production horaire du parc nucléaire français sur un peu plus de 6 ans.
Résultat : on est loin de 21GW en 30 minutes. Au cours de ces 6 années, la variation horaire maximale de la production nucléaire française est de -8.7GW, le 27 octobre 2013 à 2h du matin.
Dans le sens de la hausse, la rampe maximum observée depuis 2011 est de +5.35GW en une heure, le 2 janvier 2012 à 7h.
Il est intéressant de noter qu'une augmentation aussi rapide de la production nucléaire n'a rien d'ordinaire. En 6 ans, la production n'a augmenté de plus de 5GW en une heure que 2 fois et sur près de 54.000 heures de fonctionnement seules 88 ont vu une augmentation de plus de 3GW de la production nucléaire.
La production nucléaire française peut augmenter de 21GW... mais en 15 heures
Prenant le problème dans l'autre sens, j'ai écrit un petit programme pour chercher des exemples de montée en charge de 21GW ou plus afin de voir combien de temps avait été nécessaire.
Je n'ai trouvé qu'un seul cas : le 2 janvier 2012, la production est passée de 38.961GW à 4 heures du matin à 60.157GW à 18h, soit une hausse légèrement supérieure à 21GW en 15 heures.
Et là encore il s'agit d'un phénomène exceptionnel : après la journée du 2 janvier 2012, c'est le 2 janvier 2014 qui a connu la montée en puissance la plus importante avec 13.57GW en 8 heures.
Au total, seuls 11 jours sur les plus de 2200 analysés ont connu une hausse de la production nucléaire supérieure à 10GW. Dans la grande majorité des cas, elles se produisent dans la nuit de dimanche à lundi ou le lendemain d'un jour férié.
Ce graphe compare les 21GW en 30 minutes annoncés par EDF au record du 2 janvier 2012 et aux 10 autres montées en charge de 10GW ou plus intervenues depuis décembre 2011 :
On voit bien l'écart entre la promesse d'EDF et la réalité. On constate aussi que le record du 2 janvier 2012 est une exception qui n'a jamais été approchée depuis.
Alors oui : évidemment, ce n'est pas parce que la production nucléaire n'a jamais varié plus vite dans le passé qu'elle ne peut pas le faire demain. De la même façon le fait que je n'ai jamais couru un 100 mètre en moins de 14 secondes ne prouve pas que je ne pourrais pas battre Usain Bolt si je le voulais. En tous cas je trouve cette pensée réconfortante.
Plus sérieusement, que peut-on dire ?
Sur les dernières années, le parc nucléaire français a démontré en quelques occasions une flexibilité significative : sa production électrique peut augmenter jusqu'à 5GW en une heure et la montée en puissance peut dépasser une dizaine de gigawatts en 3 à 6 heures. Il serait ainsi faux de dire, comme le font certains opposants à l'atome, que le parc nucléaire n'offre aucune manoeuvrabilité mais le chiffre de 21GW en 30 minutes avancé par EDF semble exagéré.
Pourquoi la manoeuvrabilité du parc nucléaire est importante ?
Dans le cadre du débat sur la nouvelle PPE, le gouvernement a retenu deux scénarios : Ampère qui implique une baisse de 16.3GW du parc nucléaire français d'ici à 2035 et Volt qui conduit à une baisse de 9.8GW.
Dans les deux cas, le déclin du nucléaire est compensé par une forte progression du solaire et de l'éolien : en 2035, la puissance installée atteindrait 48GW pour le solaire et 60GW pour l'éolien dans le scénario Ampère, 36 et 50GW dans le scénario Volt.
Or il s'agit d'énergies intermittentes dont la production peut baisser indépendamment de la consommation d'électricité. Il existe plusieurs moyens pour compenser cette variabilité mais la plus simple reste d'assurer l'équilibre entre l'offre et la demande en faisant appel à d'autres moyens de production. Évidemment cela n'est possible que si on dispose de centrales électriques suffisamment souples.
Au regard de son fonctionnement passé et présent, il n'est pas du tout évident que le parc nucléaire français puisse tenir ce rôle, surtout s'il est réduit.
S'il n'y parvient pas, nous risquons d'être obligés de construire des centrales électriques thermique en appoint, donc voir nos émissions de gaz à effet de serre augmenter, ou bien de nous reposer sur l'importation d'électricité dans les périodes tendues. La question mérite donc d'être posée avec un peu de sérieux.
Publié le 13 février 2018 par Thibault Laconde, dernière mise à jour le 22 février.
Je suis ingénieur et consultant, spécialiste des risques climatiques avec une inclinaison pour l'énergie. Depuis 2011, ce blog m'accompagne dans ma réflexion. Vous y trouverez des explications simples sur des sujets compliqués, du fact-checking et parfois quelques idées neuves.