Saussure : l'aube de la paléoclimatologie

Pendant que Buffon échafaude dans son bureau du Jardin des plantes la théorie du refroidissement climatique, un autre naturaliste arpente les montagnes d'Europe, multipliant les observations qui permettront de prouver qu'au contraire  la Terre s'est réchauffée. Il s'agit du suisse Horace-Bénédict de Saussure dont l’œuvre va jeter les bases à la fois de la la géologie et de l'alpinisme... Pas mal pour un seul homme, non ?


Un savant fou (de montagne)


Saussure naît en 1740 dans une famille genevoise déjà tournée vers les sciences. A 19 ans, il termine une thèse sur la transmission de la chaleur par les rayons solaires. L'année suivante il échoue à obtenir la chaire de mathématiques de l'Académie de Genève mais se rattrape vite en étant nommé à 22 ans à la chaire de philosophie. Entretemps, Saussure a déjà rencontré l'amour de sa vie : le Mont Blanc.

Horace-Bénédict de Saussure s'intéresse à l'évolution des glaciers alpins au travers de proxy comme les moraines.
En 1760, il séjourne dans la vallée de Chamonix, où il herborise pour le grand botaniste suisse Albert de Haller. Il en profite pour parcourir la Mer de glace et le Brévent et bientôt il ne rêve plus que d'atteindre le sommet du Mont Blanc, un exploit que personne n'a encore réalisé. Avant de repartir pour la Suisse, il fait afficher devant les églises des environs un avis qui promet une forte récompense à quiconque l'y emmènera...
C'est le début d'une obsession : selon ses propres mots, l'ascension du Mont Blanc va être pour Saussure "une espèce de maladie". Il lui faudra plus de deux décennies pendant lesquelles il n'oubliera jamais bien longtemps cette montagne.

En attendant, il patiente en voyageant et en escaladant tout ce qui peut être escaladé. En 1767, il termine son premier tour du Mont Blanc. Puis, jusqu'en 1769, il parcourt l'Europe accompagné de sa femme. A Paris, il fréquente les salons et rencontre Buffon. En Angleterre, il visite les universités de Cambridge et Oxford et fait la connaissance de Benjamin Franklin.
En 1769, il est dans le Vercors. En 1773, il explore l'Etna et les volcans d'Italie. En 1774, il gravit le Mont Cramont (2737m), un sommet voisin du Mont Blanc. En 1776, le voilà en Auvergne. Sur le chemin du retour il se rapproche encore un peu du toit de l'Europe en atteignant le Mont Buet (3096m) et, en 1780, en escaladant la Roche Michel (3429m). Mais sa première tentative pour atteindre le sommet du Mont Blanc par l'Aiguille du Gouter en 1785 est un échec.

Cependant, la prime qu'il promet toujours excite les aventuriers et le 8 août 1786, Michel Paccard, le médecin local, et Jacques Balmat, un chasseur reconverti en guide amateur, atteignent enfin le sommet du Mont Blanc. Aussitôt informé, Saussure attend avec impatience le moment propice pour renouveler l'exploit. Finalement, le 1er août 1787, il s'élance accompagné de 18 guides dont Balmat.
L'ascension prend trois jour. Épuisé et accablé par le mal des montagnes, Saussure ne parvient au sommet que soutenu par ses guides. Mais l'alpiniste essoufflé a vite fait de laisser la place au scientifique : Saussure déballe ses instruments et, en quelques heures, donne la première évaluation fiable de l'altitude du Mont Blanc, mesure l’humidité, la température d’ébullition de l'eau, analyse la neige et la couleur du ciel...

Saussure est le troisième homme à atteindre le sommet du Mont Blanc
Saussure et Balmat observant le sommet du Mont Blanc

Depuis la vallée, tout Chamonix a suivi la progression de l'expédition au télescope. La presse européenne rapporte l'exploit, ce qui fait la gloire de Saussure et assure durablement la renommée de Chamonix. On peut d'ailleurs y voir aujourd'hui, en face du casino, une statue de Saussure et de son guide le regard tourné vers le Mont Blanc.
Gravement malade, le savant suisse se retire progressivement dans les années 1790. A sa mort, en 1799, il est enterré au Cimetière des rois, qui est un peu l'équivalent genevois de notre Panthéon.


A deux doigts de découvrir l'âge de glace


Au cours de sa carrière, Saussure a enseigné la logique, la physique et la métaphysique à l'université de Genève. Il s'est intéressé à la botanique, à la géologie, à la glaciologie, à l'électricité et à une multitude d'autres sujets. Il a aussi conçu des instruments : il est notamment l'inventeur de l'hygromètre à cheveu. Comme c'est souvent le cas jusqu'au XIXe siècle, Saussure a été un savant universel. Mais il y a tout de même un fil rouge : la montagne.
Au cours de ses pérégrinations, il n'a jamais perdu de vue ses recherches et entre 1779 et 1796, il a publié 4 volumes des Voyages dans les Alpes dans lesquels il consigne scrupuleusement ses expériences et ses observations.

Au cours de ces randonnées, Saussure remarque que les moraines, c'est-à-dire les débris rocheux déposés par les glaciers, s'étendent parfois bien au-delà des limites des nappes de glaces. Cette observation l'intrigue et il prend le temps de décrire en détails les moraines du massif du Mont Blanc. Il comprend que ces dépôts peuvent permettre de déterminer si les glaciers avancent ou reculent mais ne va pas jusqu'à tirer une conclusion générale. "Ce n'est, écrit-il dans les Voyages dans les Alpes, qu'après avoir rassemblé beaucoup de faits que l'on pourra décider avec certitude si la masse totales de glaces augmente, diminue, ou demeure constamment la même."
Le pas sera pourtant franchi assez rapidement par ses continuateurs. En 1822, Ignace Venetz est le premier à affirmer que les glaciers des Alpes ont été beaucoup plus étendus dans le passé. En 1834, Louis Agassiz explique cette extension par une période pendant laquelle le climat été plus froid, période à laquelle Karl Friedrich Schimper donne en 1837 le nom d'âge de glace, ou "Eiszeit" dans le texte.

Ce qu'on doit malgré tout à Saussure, c'est d'avoir contribué à faire de la montagne le plus grand livre d'histoire de la Terre. Nous disposons désormais de nombreuses méthodes pour reconstituer les climats du passé mais aucune ne nous permet de remonter aussi loin que l'observation des roches initiée par le savant Suisse. Moraines, stries glaciaires, roches moutonnées, modelé des vallées... nous permettent aujourd'hui de retrouver les traces de glaciers disparus il y a plusieurs milliards d'années !

Saussure va aussi marquer de façon plus anecdotique les débuts de la climatologie grâce à un des instruments qu'il a inventé. Au XVIIIe siècle, on ne sait pas encore précisément pourquoi la température baisse avec l'altitude. Pour répondre à cette question, Saussure conçoit ce qu'il appelle un héliothermomètre, en fait un thermomètre placé sous une plaque de verre dans un caisson isolé. Il constate que cette appareil donne les mêmes mesures à différentes altitudes alors que la température de l'air extérieur, elle, varie. Il en déduit que si l'air des sommets est plus froid, la raison est à chercher dans le fonctionnement de l'atmosphère et non dans une différence de rayonnement solaire.

L'héliothermomètre de Saussure sera utilisé par Fourier pour décrire l'effet de serre
Héliothermomètre de Saussure

Quelques années plus tard, lorsque Joseph Fourier comprendra que l'atmosphère a la capacité de retenir le rayonnement infrarouge, l'analogie qu'il utilisera pour décrire cet effet ne sera pas une serre comme nous en avons l'habitude aujourd'hui, mais l'héliothermomètre de Saussure. C'est ce dont nous parlerons la semaine prochaine...

Rendez-vous, donc, dans le prochain épisode, consacré à Fourier. Vous pouvez aussi retrouver l'article de la semaine dernière sur Buffon.
Pour revenir au sommaire de la série d'été sur les pionniers du climat, cliquez ici.


Publié le 18 juillet 2017 par Thibault Laconde


Vous avez aimé cet article ? N'en ratez aucun en vous inscrivant à la newsletter mensuelle.


0 commentaires :

Enregistrer un commentaire