Comme Benoit Hamon, et implicitement Jean-Luc Mélenchon, Emmanuel Macron
s'est engagé pendant sa campagne présidentielle à faire baisser la part du nucléaire dans le mix
électrique français de 70% environ aujourd'hui à 50% en 2025. Ce chiffre est en fait la reprise d'un objectif figurant à l'article 1 de la loi sur la transition énergétique de 2015.
Le 9 mai, lors de la présentation des résultats trimestriels, le directeur financier d'EDF a affirmé qu'Emmanuel Macron comptait repousser la mise en œuvre de cet objectif.
Si c'est confirmé, l'histoire retiendra peut-être dans cet épisode le premier renoncement du président Macron. Qu'il porte sur l'énergie, secteur qui a besoin d'orientations stables et de paroles crédibles, n'a rien de rassurant.
Ce n'est cependant pas une surprise : l'objectif de 50% de nucléaire en 2025 est difficilement tenable et mériterait d'être repensé. Voici pourquoi.
(Si les détails vous ennuient, n'hésitez pas à passer directement au dernier paragraphe en cliquant ici)
Baisser la part du nucléaire à 50% est un objectif très ambitieux et s'il était réellement mis en œuvre, le mix électrique français serait difficile à boucler dans les années qui viennent. En s'appuyant sur les autres objectifs chiffrés contenus dans le programme d'En Marche !, on s'aperçoit rapidement que si les 50% de nucléaire étaient réellement visés, au moins 30TWh - soit la consommation électrique de la région Normandie - manqueraient dès la fin du prochain quinquennat.
Ce calcul m'a souvent attiré une réponse du type : "C'est pas grave, il suffit de baisser notre consommation/nos exportations de 30TWh". Outre qu'on ne raye pas d'un trait de plume une telle consommation, cette méthode ne marche tout simplement pas.
Pourquoi ? Parce que l'objectif de réduction du nucléaire n'est pas absolu mais relatif à la production d'électricité. Si la consommation ou les exportations sont réduites de 30TWh, la production totale recule d'autant et, par conséquent, la production nucléaire autorisée pour respecter les 50% baisse elle aussi (de 15TWh). Réduire la production permet certes de se rapprocher de l'objectif mais ne peut pas suffire à l'atteindre sauf si la production d'électricité hors-nucléaire augmente dans le même temps.
Énonçons une évidence mathématique : viser 50% d'électricité nucléaire, c'est fixer simultanément un objectif de production nucléaire et un objectif de production non-nucléaire ou, ce qui revient au même, un couple (variation de la production totale, variation de la production non-nucléaire) sur la période 2016-2025.
Et si on prenait le problème dans l'autre sens ? Au lieu de se donner des objectifs pour les renouvelables puis de prendre des hypothèses, toujours contestables, sur la production totale et enfin de vérifier que l'objectif de 50% est atteint, on peut essayer de trouver tous les couples (Δ production totale, Δ production non-nucléaire) qui permettent de remplir cet objectif.
Je vous épargne le calcul, on arrive au résultat suivant :
La ligne bleue pleine représente toutes les solutions au problème. Mathématiquement, il n'est pas possible d'arriver à 50% de nucléaire en France en 2025 autrement qu'en choisissant un couple (variation de la production totale, variation de la production non-nucléaire) situé sur cette droite.
La ligne hachurée représente les étapes intermédiaires possibles en 2022 en supposant que l’évolution de la production totale et de la production non-nucléaire soient régulières pendant la période 2017-2025.
Tout ça est un peu abstrait. Voyons donc comment utiliser le graphique précédent sur un cas pratique.
Dans son programme Emmanuel Macron promet la baisse du nucléaire à 50% en 2025 et le doublement d'ici à 2022 du parc solaire et éolien français. Comme j'ai déjà eu l'occasion de l'expliquer, ce second engagement signifie une production renouvelable supplémentaire d'environ 32TWh. Reportons donc une hausse de 32TWh de la production non-nucléaire sur le graphique :
On voit que, si la production non-nucléaire augmente de 32TWh, atteindre l'objectif de 50% nucléaire implique de réduire la production totale d'environ 175TWh, soit un tiers de la consommation française actuelle.
Si cet objectif devait vraiment être poursuivi et si la baisse de la production est régulière, celle-ci devrait déjà avoir reculé d'un peu moins de 100TWh en 2022.
Ce que montre cette approche, c'est qu'atteindre 50% de nucléaire dans le mix électrique français nécessite une augmentation massive de la production non-nucléaire et/ou une baisse de massive de la production. On parle ici de dizaines voire de centaines de térawattheures en moins d'une décennie...
Pour comparaison, depuis 17 ans qu'elle a lancé sa "sortie du nucléaire", l'Allemagne a baissé sa production nucléaire de 80TWh et augmenté sa production totale de 70TWh.
Si la marche est aussi haute, c'est avant tout parce que l'indicateur retenu pour la diversification du mix électrique français a été extrêmement mal choisi : fixer un objectif de production nucléaire relatif à la production totale, elle-même très majoritairement nucléaire, est stupide.
J'ai du mal à croire que je ne m'en sois pas aperçu avant. Et encore plus de mal à imaginer qu'une telle chose ait pu figurer dans un projet de loi et être voté.
En tout état de cause, cet objectif est peu crédible or une politique énergétique a besoin de crédibilité pour attirer les investissements privés indispensables à sa mise en œuvre. Si le nouveau président de la République veut tracer un chemin réaliste pour la diversification du mix électrique français, il doit clarifier sa position.
Si par hasard, lui ou (plus vraisemblablement) son équipe me lisent, je leur recommande de convertir les 50% de nucléaire en un objectif de production absolu : puisque la France a produit 530TWh d'électricité en 2016, pourquoi ne pas se donner comme but de parvenir à 265TWh de nucléaire en 2025 ?
Cela représenterait une baisse de la production nucléaire de 100TWh par rapport à 2016, un objectif facile à retenir et encore très ambitieux mais sans avoir la quasi-impossibilité mathématique des 50%.
Publié le 6 mars 2016 par Thibault Laconde, dernière mise à jour le 9 mai 2017
Le 9 mai, lors de la présentation des résultats trimestriels, le directeur financier d'EDF a affirmé qu'Emmanuel Macron comptait repousser la mise en œuvre de cet objectif.
Si c'est confirmé, l'histoire retiendra peut-être dans cet épisode le premier renoncement du président Macron. Qu'il porte sur l'énergie, secteur qui a besoin d'orientations stables et de paroles crédibles, n'a rien de rassurant.
Ce n'est cependant pas une surprise : l'objectif de 50% de nucléaire en 2025 est difficilement tenable et mériterait d'être repensé. Voici pourquoi.
(Si les détails vous ennuient, n'hésitez pas à passer directement au dernier paragraphe en cliquant ici)
Pourquoi baisser la consommation/les exportations n'est pas une solution
Baisser la part du nucléaire à 50% est un objectif très ambitieux et s'il était réellement mis en œuvre, le mix électrique français serait difficile à boucler dans les années qui viennent. En s'appuyant sur les autres objectifs chiffrés contenus dans le programme d'En Marche !, on s'aperçoit rapidement que si les 50% de nucléaire étaient réellement visés, au moins 30TWh - soit la consommation électrique de la région Normandie - manqueraient dès la fin du prochain quinquennat.
Ce calcul m'a souvent attiré une réponse du type : "C'est pas grave, il suffit de baisser notre consommation/nos exportations de 30TWh". Outre qu'on ne raye pas d'un trait de plume une telle consommation, cette méthode ne marche tout simplement pas.
Pourquoi ? Parce que l'objectif de réduction du nucléaire n'est pas absolu mais relatif à la production d'électricité. Si la consommation ou les exportations sont réduites de 30TWh, la production totale recule d'autant et, par conséquent, la production nucléaire autorisée pour respecter les 50% baisse elle aussi (de 15TWh). Réduire la production permet certes de se rapprocher de l'objectif mais ne peut pas suffire à l'atteindre sauf si la production d'électricité hors-nucléaire augmente dans le même temps.
Prenons le problème dans l'autre sens
Énonçons une évidence mathématique : viser 50% d'électricité nucléaire, c'est fixer simultanément un objectif de production nucléaire et un objectif de production non-nucléaire ou, ce qui revient au même, un couple (variation de la production totale, variation de la production non-nucléaire) sur la période 2016-2025.
Et si on prenait le problème dans l'autre sens ? Au lieu de se donner des objectifs pour les renouvelables puis de prendre des hypothèses, toujours contestables, sur la production totale et enfin de vérifier que l'objectif de 50% est atteint, on peut essayer de trouver tous les couples (Δ production totale, Δ production non-nucléaire) qui permettent de remplir cet objectif.
Je vous épargne le calcul, on arrive au résultat suivant :
La ligne bleue pleine représente toutes les solutions au problème. Mathématiquement, il n'est pas possible d'arriver à 50% de nucléaire en France en 2025 autrement qu'en choisissant un couple (variation de la production totale, variation de la production non-nucléaire) situé sur cette droite.
La ligne hachurée représente les étapes intermédiaires possibles en 2022 en supposant que l’évolution de la production totale et de la production non-nucléaire soient régulières pendant la période 2017-2025.
Mise en pratique : le programme d'Emmanuel Macron
Tout ça est un peu abstrait. Voyons donc comment utiliser le graphique précédent sur un cas pratique.
Dans son programme Emmanuel Macron promet la baisse du nucléaire à 50% en 2025 et le doublement d'ici à 2022 du parc solaire et éolien français. Comme j'ai déjà eu l'occasion de l'expliquer, ce second engagement signifie une production renouvelable supplémentaire d'environ 32TWh. Reportons donc une hausse de 32TWh de la production non-nucléaire sur le graphique :
On voit que, si la production non-nucléaire augmente de 32TWh, atteindre l'objectif de 50% nucléaire implique de réduire la production totale d'environ 175TWh, soit un tiers de la consommation française actuelle.
Si cet objectif devait vraiment être poursuivi et si la baisse de la production est régulière, celle-ci devrait déjà avoir reculé d'un peu moins de 100TWh en 2022.
Plaidoyer pour une reformulation de l'objectif de baisse du nucléaire
Ce que montre cette approche, c'est qu'atteindre 50% de nucléaire dans le mix électrique français nécessite une augmentation massive de la production non-nucléaire et/ou une baisse de massive de la production. On parle ici de dizaines voire de centaines de térawattheures en moins d'une décennie...
Pour comparaison, depuis 17 ans qu'elle a lancé sa "sortie du nucléaire", l'Allemagne a baissé sa production nucléaire de 80TWh et augmenté sa production totale de 70TWh.
Si la marche est aussi haute, c'est avant tout parce que l'indicateur retenu pour la diversification du mix électrique français a été extrêmement mal choisi : fixer un objectif de production nucléaire relatif à la production totale, elle-même très majoritairement nucléaire, est stupide.
J'ai du mal à croire que je ne m'en sois pas aperçu avant. Et encore plus de mal à imaginer qu'une telle chose ait pu figurer dans un projet de loi et être voté.
En tout état de cause, cet objectif est peu crédible or une politique énergétique a besoin de crédibilité pour attirer les investissements privés indispensables à sa mise en œuvre. Si le nouveau président de la République veut tracer un chemin réaliste pour la diversification du mix électrique français, il doit clarifier sa position.
Si par hasard, lui ou (plus vraisemblablement) son équipe me lisent, je leur recommande de convertir les 50% de nucléaire en un objectif de production absolu : puisque la France a produit 530TWh d'électricité en 2016, pourquoi ne pas se donner comme but de parvenir à 265TWh de nucléaire en 2025 ?
Cela représenterait une baisse de la production nucléaire de 100TWh par rapport à 2016, un objectif facile à retenir et encore très ambitieux mais sans avoir la quasi-impossibilité mathématique des 50%.
Publié le 6 mars 2016 par Thibault Laconde, dernière mise à jour le 9 mai 2017















