Affichage des articles dont le libellé est Charbon. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Charbon. Afficher tous les articles

Dans le rétroviseur : le charbon, bientôt propre depuis un siècle

Dans son premier discours sur l'état de l'union, en janvier, Donald Trump a fait l'éloge du "beau charbon propre" ("beautiful, clean coal") américain.
Cette oxymore - même dans l'imaginaire collectif le charbon est associé à la saleté - ne surprend même plus. Le charbon propre c'est celui dont la combustion n'émettra plus de gaz à effet de serre, ni d'autres polluants atmosphériques, qui ne produira plus de cendres contaminant les rivières... bref qui ne polluera plus. Il est devenu une des tartes à la crème des discussions sur l'énergie ou le climat.
Mais l'histoire du "charbon propre" est sans doute plus ancienne que vous l'imaginez...


Même lavé, le charbon n'est pas propre...


En France, l'expression "charbon propre" se rencontre depuis le début de la Révolution Industrielle, mais dans le sens originel de l'adjectif : le charbon est propre à tel ou tel usage. Le bois de bourdaine, par exemple permet de produire un charbon léger propre à la fabrication de poudre, raison pour laquelle un arrêté de l'an II en interdit la vente.

Au début du XXe siècle, un nouveau sens apparaît : dans des publications techniques, charbon propre commence à désigner un charbon à faible teneur en cendre, c'est-à-dire un charbon qui va donner moins de résidus solides après sa combustion et qui, par conséquent, aura une meilleure densité énergétique.
C'est aussi à cette époque que le terme clean coal apparait dans le monde anglophone avec une signification comparable, comme en témoigne par exemple cette étude parue aux États-Unis en 1918 (et disponible en ligne ici) : "Charbon propre : les effets de la teneur en cendre sur l'efficacité thermique".

Publication de 1918 : "Charbon propre : les effets de la teneur en cendre sur l'efficacité thermique"

"Charbon propre" est à l'époque plus ou moins un synonyme de "charbon lavé" : à la sortie de la mine, le charbon est plongé dans un liquide de densité assez élevée pour qu'il y flotte alors que les pierres et les impuretés elles tombent. Ce processus, apparu au milieu du XIXe siècle, permet de diminuer les résidus restant après la combustion.
Mais en dépit du lavage, la teneur en cendre du charbon reste toujours d'au moins quelques pourcents, parfois plus de 10%. La gestion de ce résidu est un des problèmes environnementaux majeurs posés par l'utilisation de charbon : les cendres peuvent contenir de nombreux éléments toxiques comme du plomb ou de l'arsenic. Le charbon même lavé est donc loin d'être propre...

Même si il est un peu éclipsé par la pollution atmosphérique et les émissions de gaz à effet de serre, ce problème n'est pas réglé aujourd'hui : en 2016, les États-Unis ont produit un peu plus de 100 millions de tonnes de cendres de charbon. La moitié environ finissent dans des décharges ou des bassins de rétention et l'administration Trump souhaite autoriser leur rejet dans les rivières...


Le charbon propre, phénix marketing


Au début du XXe siècle, le charbon propre est évidemment un argument commercial : un charbon avec une faible teneur en cendre contient plus d'énergie pour le même poids. L'expression "clean coal" se retrouve ainsi dans la publicité. C'est le début d'une longue carrière commerciale pour le "charbon propre" :

Publicité pour du "charbon propre" (lavé) datant des années 1930

Propre et préparé avec soin... Ça donne envie, non ? Et c'est de bonne guerre puisque à l'époque l'adjectif propre désigne réellement une caractéristique du charbon vendu.

L'expression "charbon propre" fait un retour dans les années 70 avec l'apparition de filières concurrentes pour la production d'électricité et la montée des préoccupations écologiques - épuisement des ressources, pluies acides, pollutions atmosphérique et encore marginalement climat.
Cependant l'expression a changé de sens : elle fait de moins en moins référence à une qualité du charbon et de plus en plus aux performances environnementales supposé de son utilisation. Désormais, tous les charbons peuvent être propres à condition d'employer les bonnes technologies. Par conséquent, le charbon propre cesse d'être un argument mis en avant par une entreprise pour se différencier des autres producteurs et devient le slogan de tout un secteur.
C'est par exemple le cas avec cette campagne de 1979 :
Campagne de communication de 1979 en faveur du "charbon propre" aux Etats-Unis
"Le charbon peut-il être nettoyé avant d'être brûlé ? Oui. Aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur" clame cette campagne publiée dans le Wall Street Journal. Laver le charbon, nous dit l'annonce, n'est pas nouveau. Mais cela devient plus efficace et plus rentable grâce à une nouvelle méthode - méthode qui certes est encore en phase de test.
C'est une autre grande caractéristique du charbon propre depuis cette période : il n'est pas encore tout-à-fait propre mais il est va le devenir d'un instant à l'autre...

En 2003, le discours n'a toujours pas bougé : un encart paru dans le New York Times annonce "aussi bien le Département de l'Energie que les experts du secteur privé pensent qu'une centrale à charbon zéro-pollution sera prête à entrer sur le marché dès 2020" :
Une publicité de 2003 annonce "une centrale à charbon zéro-pollution sur le marché dès 2020"

Si le discours reste remarquablement constant, le sens qu'il donne au terme "charbon propre" évolue : dans les années 2000, il est de plus en plus clairement associé à une technologie : la capture et la séquestration du carbone.
En 2005, GE préfigure le "beautiful coal" de Trump et rend le charbon "plus beau tous les jours" à coup de porno soft sur fond d'une chanson folk de 1946 dénonçant l'exploitation des mineurs. Du grand art...



En 2007, l'industrie du charbon s'engage même à laver plus blanc que blanc ("beyond clean") :
L'industrie du charbon lave plus blanc que blanc


L'heure de gloire du charbon propre


Cette dernière publicité a été payée par une association appelée Americans for Balanced Energy Choices, littéralement Américains pour des choix énergétiques équilibrés... Vous l'aurez compris il s'agit d'un lobby pro-charbon.
En 2008, l'association décide de se renommer American Coalition of Clean Coal Electricity (Coalition américaine pour l'électricité au charbon propre). On est en plein dans la campagne présidentielle américaine qui amènera Barack Obama au pouvoir et pendant la préparation de la conférence sur le climat de Copenhague, alors le lobby ne regarde pas à la dépense : l'ACCCE dépense plusieurs dizaines de millions de dollars de pour faire la promotion du charbon propre (dont au moins 35 pour peser sur les élections américaines).

A défaut de convaincre, cela fait au moins parler : l'historique des recherches sur Google montre que le terme "clean coal" n'a jamais été aussi recherché qu'en 2008 :




Le charbon propre, chimère politique


L'intérêt est ensuite retombé rapidement. Il faut dire que derrière l'enthousiasme des communicants, les projets de charbon propre ont une longue tradition d'échec :
Cette liste n'est certainement pas exhaustive...

Si malgré ces échecs le charbon propre revient périodiquement à la mode, c'est parce qu'il a une répond à un problème politique bien précis : l'incapacité à faire un choix entre l'évidence du changement climatique et un attachement économique, stratégique ou affectif au charbon. Pour que ces deux réalités puissent coexister, il faut que le charbon propre existe. Et s'il n'existe pas il faut l'inventer.
C'est particulièrement évident dans cette vidéo australienne :



C'est également pour cette raison que Donald Trump vante lui aussi le charbon propre. Lorsqu'il a annoncé sa décision de sortir de l'Accord de Paris, il l'a fait au nom des industries fossiles américaines mais sans remettre en cause l'existence du changement climatique. Lui, et son administration, ressentent cette dissonance cognitive, pour la résoudre il faut bien que les énergies fossiles puissent devenir propres.

Le mythe du "charbon propre" ne disparaîtra qu'avec l'attachement que certains pays et communautés vouent au charbon lui-même. Le problème, c'est que les négociations internationales sur le climat s'efforcent d'être neutres technologiquement : elles prétendent fixer des objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre sans jamais parler du sort des activités qui les émettent, et de leurs salariés. Ce non-dit créé une tension propice à l'apparition de fausses solutions comme la capture du carbone.
S'il y a quelque chose à apprendre de l'attitude de Trump sur le climat et du retrait américain de l'Accord de Paris, c'est peut-être ça : il est temps que les discussions portent aussi sur les moyens.

__
Pour une discussion sur la réalité du "charbon propre", vous pouvez consulter cet article. Et celui pour des explications sur les technologies utilisées.
Plusieurs publicités utilisées dans cette article viennent du musée des horreurs compilé par Greenpeace

Publié le 2 mai 2018 par Thibault Laconde


Vous avez aimé cet article ? N'en ratez aucun en vous inscrivant à la newsletter mensuelle.


7 idées reçues sur le mix électrique chinois

Energie en chine
J'ai publié il y a quelques jours une note sur l'évolution du mix électrique chinois en 2017 (que vous pouvez consulter ici). Ce travail est basé sur des données de l'administration chinoise, principalement celles-ci de l'administration pour l'énergie (NEA) et celles-ci du bureau national de statistique (NBS), rendues publiques très récemment et qui n'avaient pas encore été traduites. Comme on pouvait l'espérer de données toutes fraiches et encore inédites, celles-ci révèlent quelques surprises.

Rappelez-vous ce que vous avez lu ou entendu sur l'énergie en Chine - la production d'électricité à partir de charbon, les investissements dans le nucléaire, le développement du solaire, etc. Puis lisez cet article et attendez-vous à être étonné.


Idée reçue n°1 : les énergies fossiles reculent en Chine

En apparence, c'est vrai : La part des énergies fossiles dans la production d'électricité chinoise est passée de 71.8% en 2016 à 70.9% en 2017. Presque un point de moins en un an, c'est un progrès plus qu'honorable...
Mais voilà : dans le même temps la consommation d'électricité a augmenté de 6.5%, les énergies fossiles ont donc une part légèrement plus petite d'un gâteau beaucoup plus grand... A l'arrivée, la production d'électricité à partir de gaz et surtout de charbon a progressé de plus de 220TWh en 2017. C'est-à-dire que la production fossile est celle qui a le plus augmenté, en fait elle a plus augmenté que celle de toutes les autres énergies réunies.
 Production d'électricité en Chine en 2017 par flière : fossiles, nucléaire, éolien, solaire et hydroélectricité

Au-delà de la production, la puissance installée a elle aussi augmenté (si vous n'êtes pas tout à fait au clair sur la différence entre les deux, je vous conseille cet article). Les investissements dans les énergies fossiles, par contre, ont reculé d'un tiers en 2017 mais un Renminbi investi dans la production d'électricité chinoise sur 4 va encore aux énergies fossiles.


Idée reçue n°2 : la Chine est dernière de la classe

En sens inverse, on qualifie parfois un peu vite la Chine de cancre en matière d'énergie. C'est vrai qu'elle est depuis 2007 la première émettrice de gaz à effet de serre de la planète mais cela tient évidemment beaucoup à l'immensité de sa population...
Avec à peu près trois-quart d'énergies fossiles dans son mix électrique, la Chine est en réalité en milieu de tableau. Au sein du G20, elle se classe 8e et fait mieux que l'Inde ou que des pays développés comme le Japon et l'Australie.

Évidemment les statistiques chinoises tentent d'embellir la situation en ne distinguant pas au sein des énergies fossiles le charbon, très polluant, et le gaz, qui l'est environ 3 fois moins : le problème de la Chine si on la compare à d'autres pays ce n'est pas la part des énergies fossiles, c'est la part du charbon au sein des énergies fossiles - environ 95%.
En prenant ce critère, la Chine se place effectivement parmi les 10 pays avec le mix électrique le plus sale mais elle reste nettement meilleure que l'Afrique du Sud ou la Pologne.


Idée reçue n°3 : la Chine investit à fond dans le nucléaire

Dans l'industrie nucléaire, la Chine est presque toujours présentée comme la terre promise. Et c'est vrai que le pays affiche des objectifs impressionnants : faire passer son parc nucléaire de 28 à 58GW entre 2016 et 2020 et avoir encore 30GW de plus en construction, voire atteindre 150GW en 2030 !

Imaginez donc ma surprise, lorsque j'ai découvert parmi les chiffres publiés par la NEA une baisse de 21.6% des investissements dans le nucléaire en 2017 ! L'année dernière, la Chine a consacré environ 5 milliards d'euros au développement de sa production d'électricité nucléaire. C'est encore beaucoup, certes, mais ce n'est pas du tout à l'échelle des objectifs annoncés...
J'ai cherché les données pour les années précédentes, et là re-surprise : 2017 n'est pas une exception. Les investissements dans le nucléaire baissent régulièrement depuis au moins 2012. En 6 ans, ans ils ont été divisés par 2 ! Les mises en chantier de réacteurs sont elles aussi orientées à la baisse : 3.5GW par an en moyenne entre 2012 et 2015, 2GW en 2016 et 0.6 en 2017.

Evolution des investissements chinois dans le nucléaire et des mises en chantier de réacteurs

Résultat : les objectifs nucléaires mirobolants de la Chine ne seront certainement pas atteints. Actuellement il y a un peu plus de 19GW en construction, pour tenir l'objectif de 58GW fixé par le 13e plan quinquennal il faudrait achever tout ces chantiers et encore 2 ou 3 réacteurs de plus. En moins de 3 ans, c'est pratiquement impossible. Avoir 30GW en construction en 2020 semble aussi très compliqué. Quant aux 150GW en 2030, sauf retournement spectaculaire, ils apparaissent comme un doux rêve.
En bref, si vos économies sont placées dans le devéloppement de l'industrie nucléaire sur le marché chinois (et par extension sur le développement de l'industrie nucléaire tout court), il est peut-être temps de réfléchir à vos choix...


Idée reçue n°4 : l'éolien et le solaire représentent un quart de l'électricité chinoise

Ici, il s'agit surtout d'une précision sémantique. Les chinois distinguent en général l'électricité venant de centrales thermiques (火电, le premier caractère signifie feu, le deuxième électricité) du reste. Mais cette électricité thermique ne comprend pas le nucléaire (核电) qui figure toujours à part, "fossile" est donc une traduction plus appropriée que "thermique".
Résultat : lorsqu'on discute du mix électrique chinois on se retrouve souvent à parler d'énergies fossiles d'une part et de "non-fossiles" d'autre part. Cette seconde appellation ne nous est pas très familière et elle a vite fait de devenir "énergies renouvelables" oubliant au passage le nucléaire. L'étape d'après est de confondre les renouvelables avec leurs représentants les plus médiatiques : l'éolien et le solaire.

En réalité, une fois retirés les 4% de nucléaire, les énergies renouvelables représentent de l'ordre d'un quart de la production électrique chinoise. Et le gros de cette production (18.6%) vient des barrages hydroélectriques pas des éoliennes ou des panneaux solaires.


Idée reçue n°5 : la révolution solaire est en marche !

S'il y a une information sur le secteur électrique chinois qui est parvenue à trouver son chemin jusqu'aux médias occidentaux en 2017, c'est bien celle-là : le solaire s'envole !

Incontestablement, le développement du solaire photovoltaïque chinois vaut qu'on s'y arrête. La Chine, qui pendant longtemps a complètement ignoré cette technologie au profit du solaire thermique domestique, est devenue en l'espace de 5 ans la championne mondiale incontestée. En 2017, le parc solaire chinois a dépassé 130GW. Deuxième pays le mieux doté, l'Allemagne n'affiche que 40GW et la France ne dépasse pas 7GW...
Mais c'est surtout le rythme auquel le parc solaire s'est développé qui est incroyable : 53GW de nouvelles capacités solaires photovoltaïque ont été raccordés en un an ! Cette explosion a pris de court aussi bien les planificateurs chinois (l'objectif fixé fin 2016 pour 2020 a été atteint en un an) que les analystes.

Mais cet exploit risque fort de rester sans lendemain. D'abord parce que malgré sa progression la production solaire photovoltaïque est encore loin d'entamer la domination des énergies fossiles : elle représente moins de 2% du mix électrique chinois.
Ensuite et surtout parce que le gouvernement chinois appuie très fort sur le frein : après un recul de 6 à 18% mi-2017, les tarifs de rachat pour l'électricité solaire vont encore être abaissés de 12 à 56% en 2018. Par ailleurs, le gouvernement central a décrété l'arrêt de la moitié des projets sur les deux tiers environ du territoire, dans certaines provinces c'est même la totalité des projets qui ont été stoppés.
Dans ces conditions, le rythme de croissance devrait ralentir, peut-être à quelques gigawatts par an, et il faudra des années avant que le solaire pèse réellement dans le mix électrique chinois.


Idée reçue n°6 : l'éolien et le solaire ont atteint leurs limites

En Chine comme ailleurs, l'intégration des énergies renouvelables intermittentes pose question. Au cours des dernières années, la Chine a souvent connu des cas d'effacement de production (ou curtailment), c'est-à-dire des situations où le gestionnaire du réseau coupe des sources d'énergie renouvelable parce qu'il ne parvient pas à écouler leur production ou parce qu'il préfère faire appel à des centrales plus flexibles. Ces épisodes ont parfois été interprété comme la preuve que le développement du solaire et de l'éolien en Chine était une impasse.
En réalité, avec moins de 7% du mix électrique, il n'y a aucune raison que l'intégration des renouvelables intermittentes soit ingérable en Chine. Après tout, la part des renouvelables (hors hydroélectricité) atteint sans vraie difficulté 25% en Nouvelle Zélande, en Irlande ou en Espagne...

Ce qui manquait surtout c'était les infrastructures pour écouler la nouvelle production renouvelable des régions du centre et de l'ouest où elle est souvent localisée vers les régions industrielles de la côte est.
Les investissements dans ce domaine se sont accélérés en 2017 : plus de 11.000km de lignes à très haute tension ont été construit.... Et le problème semble en voie de résolution : le taux d'effacement a baissé de 5.2 points pour l'éolien et de 4.3 points pour le solaire alors que la production a fortement progressé. Il reste des engorgements dans des provinces rurales où les renouvelables se sont développés très vite mais ils sont localisés.


Idée reçue n°7 : les chinois consomment trop d'électricité

Pour que la progression du nucléaire et des renouvelables en 2017 permette de réduire la production d'électricité fossile, il aurait fallu que la consommation chinoise augmente de moins de 2.3%. Or la croissance de la consommation a été presque 3 fois plus rapide !
Il est clair que tant que la demande continuera à croître aussi vite, il sera très difficile de réduire la production électrique fossile.

Alors, le problème c'est que les chinois gaspillent l'électricité ? C'est aller un peu vite : avec 6400TWh en 2017, la consommation d'électricité chinoise se situe à la louche au double de l'Union Européenne qui est deux fois moins peuplée et elle est supérieure de moitié à celle des Etats-Unis qui ont une population 4 fois moins importante. Mais surtout, la part de la consommation domestique est faible : moins de 14% du total. C'est l'industrie qui absorbe 70% de l'électricité produite en Chine. Les ménages chinois n'y sont donc pas pour grand chose...

Publié le 7 février 2018 par Thibault Laconde



Vous avez aimé cet article ? N'en ratez aucun en vous inscrivant à la newsletter mensuelle.


Entretien : des nouvelles de la bulle carbone avec Mark Campanale et Laurence Watson de Carbon Tracker

Bulle carbone : comment le secteur financier gère-t-il le risque climatiqueA l'occasion du One Planet Summit en décembre, j'ai eu l'occasion d'échanger avec l'équipe de Carbon Tracker, un think tank britannique très actif dans la réflexion sur le risque carbone dans le secteur financier.
Ils sont notamment les auteurs de rapports sur les "actifs échoués" qui ont largement contribué à façonner la façon dont le secteur financier pense le changement climatique. Plus récemment ils ont publié une étude montrant que plus de la moitié des centrales à charbon européennes opèrent à perte.
J'ai pu discuter de ces deux sujets avec Mark Campanale, ancien gestionnaire de fonds et co-fondateur du think tank en 2010, et Laurence Watson, data scientist. Voici la retranscription de cet échange.

Vos rapports de 2011 et 2013 sur les "stranded assets" ont aidé à structurer la façon dont les investisseurs et les industries fossiles comprennent les risques liés à la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Quels en sont les principaux points ?

Mark Campanale : Dans ces deux rapports, il y a trois grandes idées. La première est que le "budget carbone" permettant d'atteindre 2°C est limité et décroît, les émissions possibles avant que nous atteignons la limite des 2°C puis des 3°C est proche : 30-45 ans sur la base des trajectoires d'émissions actuelles.
Deuxièmement, le CO2 contenu dans les réserves d'énergie fossiles et les ressources non encore développées (voir ici pour une définition) dépasse très largement le budget carbone permettant d'atteindre 2°C - et une proportion considérable de ces ressources, de l'ordre de 40% en part de marché, est la propriété d'entreprises cotées.
Le dernier point est que cette situation présente un risque pour la bonne gestion et la stabilité des marchés financiers. Notez que les rapports ne parlent pas de "bulle financière" mais de "bulle carbone". La surabondance de carbone conduit à une mauvaise allocation des ressources financières vers des investissements sans valeur, c'est ce que nous appelons des stranded assets ou "actifs échoués".

Une demie-décennie plus tard, ces travaux sont-ils toujours d'actualité ?

Mark Campanale : Oui, je crois qu'ils sont toujours d'actualité. En bref, le raisonnement de ces premiers rapports est : si nous avons déjà suffisamment financé le développement des énergies fossiles pour dépasser 2°C, pourquoi continuer à investir ? La question reste inchangée. Comme notre conviction qu'il faut une transition organisée, méthodique - mais rapide - vers un système énergétique bas-carbone.

Est-ce que vous avez constaté des progrès dans ce sens ?

Mark Campanale : Oui. Dans trois domaines interdépendants. D'abord les investisseurs posent des questions de plus en plus détaillée sur la stratégie des majors des énergies fossiles. On le voit avec les initiatives Climate Action 100+, Transition Pathway ou Portofolio Decarbonization Coalition. Chercher à savoir si les producteurs d'énergies fossiles sont ou non sur la bonne voie est un réel progrès. Dans une certaine mesure, les désinvestissements annoncés par des groupes comme Axa ou, encore mieux, la Banque Mondiale illustrent cette tendance.
Le second progrès est la création de la Task Force on Climate-related Financial Disclosures - Mark Carney a emprunté à notre premier rapport dans plusieurs de ses discours et encore lors du One Planet Summit. Et ce groupe de travail, devant lequel je suis intervenu à ses débuts, reflète vraiment ce que nous disions dans nos rapports : il faut plus de transparence sur les risques climatiques pour que les marchés financiers puissent leur donner un prix de manière plus efficiente.
Finalement : les entreprises répondent ! C'était vraiment important, par exemple, que Shell accepte d'évaluer ses émissions sur le scope 3 et reconnaissent une certaine responsabilité pour ces émissions indirecte. Nous pensons que les producteurs d'énergies fossiles vont commencer à rendre des comptes aux marchés dans le cadre défini par la TCFD et c'est un réel progrès par rapport à ce que nous réclamions dans nos premiers rapports.

Selon une de vos étude récente, 54% des centrales à charbon européennes fonctionnent à perte. Mais alors pourquoi sont-elles encore en service ? Et comment accélerer leur fermeture ?

Laurence Watson : Nous avons trouvé plusieurs raisons pour lesquelles les électriciens maintiennent en service ces centrales : l'espoir que les gouvernements mettent en place un mécanisme de capacité les rétribuant pour une puissance disponible, l'espoir que leurs concurrents ferment leurs centrales en premiers faisant remonter les prix, les coûts de démantèlement et de remise en état qui peuvent être très importants en particulier si la centrale est associée à une mine et l'opposition de certains gouvernements à ces fermetures, comme dans le cas d'Iberdola.
Pour accélérer la transition, il faudrait que les électriciens changent de stratégie plutôt que de réinvestir dans des centrales à charbon anciennes et de plus en plus déficitaires. Pour celà, il faut aussi que les décideurs publics créent un environnement favorable à cette transitions énergétique et que les investisseurs changent leur façon d'évaluer actifs liés au charbon, comme aux autres énergies fossiles d'ailleurs.

Publié le 17 janvier 2018 par Thibault Laconde

Vous avez aimé cet article ? N'en ratez aucun en vous inscrivant à la newsletter mensuelle.


Au revoir Bonn, bonjour Katowice : le bilan de la COP23 et les enjeux pour la COP24

Le rideau tombe ce soir sur la 23e conférence sur le climat, l'occasion de faire un bilan et de dessiner déjà quelques enjeux pour les prochains mois.


En bref, ça s'est bien passé


S'il ne faut retenir qu'une seule chose, c'est que la COP23 s'est déroulée sans réel accroc (sauf rebondissement de dernière minute).


Évidemment, c'était d'autant plus facile que cette COP était une conférence destinée avant tout à préparer la suivante mais il n'empêche qu'elle a vu des progrès importants, pour citer les principaux :
  • Sur le "rulebook" (renommé officiellement "guideline for implementation") : L'Accord de Paris, on le sait, a gravé dans le marbre des principes généraux qui doivent être précisés avant de devenir réellement opérationnels. La conférence de Bonn a permis d'adopter un brouillon de ce manuel d'application de l'Accord de Paris, il reste encore beaucoup de divergences mais dans les négociations internationales s'entendre sur le texte sur lequel on va discuter est déjà un grand pas !
  • Sur le "dialogue de Talanoa" : dans le cadre de la COP21, les États se sont engagés à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre mais ces promesses sont encore très insuffisantes pour limiter le réchauffement de la planète à 2°C et idéalement à 1.5°C, objectifs pourtant inscrits dans l'Accord de Paris. Des révisions régulières sont donc nécessaires, c'est l'objectif du dialogue de Talanoa qui formalise un mécanisme ébauché il y a deux ans.
  • Sur l'action pre-2020, c'est-à-dire avant la mise en oeuvre de l'Accord de Paris, des progrès ont aussi été enregistrés.
La présidence fidjienne a aussi imprimé sa marque sur cette conférence avec l'Ocean Pathway ou en poussant des sujets tels que le genre, l'agriculture et la sécurité alimentaire ou encore la Plateforme pour les collectivités locales et les Peuples autochtones.


Beaucoup de travail en 2018


Tout n'est pas réglé pour autant : il ne s'agit que de premiers pas qui devront être poursuivis et accélérés. Par ailleurs, certains sujets patinent, c'est le cas - comme d'habitude serait-on tenté de dire - des financements (dont les fameux 100 milliards de dollars par an promis par les pays développé aux pays en développement) et des pertes et dommages (le mécanisme destiné à aider les victimes du changement climatique). Il reste encore beaucoup de travail pour permettre l'entrée en vigueur de l'Accord de Paris à la COP24 comme prévu...
Ouvrons donc nos agendas : la prochaine conférence sur le climat, aura lieu à Katowice dans le sud de la Pologne du 4 au 13 décembre 2018.

Cette COP24 est un rendez-vous crucial mais ce n'est pas le seul : l'intersession (en quelque sorte la COP23.5 qui aura lieu en avril) sera importante, comme les réunions du G20 ou les autres grands rendez-vous internationaux qui devront faire avancer les négociations en coulisse. Sans oublier le sommet sur le climat organisé à Paris le 12 décembre et qui doit notamment aborder la question des financements.
Le GIEC doit aussi remettre en septembre 2018 son prochain rapport sur l'impact d'un réchauffement de 1.5°C et les trajectoires d'émission qui peuvent y mener.


Bref, l'année 2018 s'annonce chargée sur le front du climat. Pour les acteurs de la société civile, il faudra aussi faire un effort de pédagogie et de mobilisation pour expliquer pourquoi la COP24 qui resssemble fort à un énième sommet technocratique est en fait un rendez-vous autant, voire plus, important que la COP21.


Une mobilisation toujours forte


La société civile, justement parlons-en. Cette COP23 n'a pas fait le plein coté chef d'Etat et de gouvernement mais les visiteurs se sont encore bousculés dans les allées de la conférence : selon la ministre de l'environnement allemande, la COP23 a acceuilli 72.000 participants dont 11.000 délégués et 1200 journalistes. Ce qui en fait la plus grande conférence internationale jamais organisée en Allemagne.


Pour une COP que tout le monde savait par avance "technique" et "de transition", cette fréquentation est remarquable. C'est encore une fois la preuve que le climat reste en haut de l'agenda : aucun autre sujet n'a la capacité de mobiliser aussi largement la communauté internationale.
Et cette mobilisation est plus que bienvenue au moment où les acteurs non-étatiques - entreprises, collectivités, régions, etc. - se placent à la pointe de l'action climatique. Comme c'est souvent la cas dans les COP, les évènements les plus intéressants et les progrès concrets n'étaient pas à chercher du coté des négociations mais dans le bouillonnement qui entourait la conférence.


Le charbon sur le banc des accusés


S'il fallait dégager une tendance forte parmi toutes ces initiatives, ce serait probablement celle-ci : les jours du charbon semble de plus en plus clairement comptés.


L'agenda et le lieu s'y prêtait : l'Allemagne reste un des pays européens les plus dépendants du charbon et les négociations pour former une nouvelle coalition après les élections fédérales du 24 septembre buttent notamment sur la fermeture de centrales à charbon. L'Allemagne a fait profil bas mais il est possible que la pression des ONG et même des entreprises à l'occasion de cette COP aident à faire pencher la balance.
La situation sera d'ailleurs un peu la même l'année prochaine avec une COP24 se déroulant dans une région charbonnière de la Pologne, elle-même très attachée à ce combustible.

Comme c'est presque rituel, des institutions financières ont profité de la COP pour annoncer leur intention de désinvestir du charbon ou plus largement des énergies fossiles. C'est par exemple le cas de Storebrand, le plus gros fonds de pension privé en Norvège.
Mais surtout cecette COP23 a vu naitre l'initiative "Powering past coal" : une coalition s'engageant à arreter toute production d'électricité à partir du charbon d'ici à 2030. Parmi les premiers membres, on trouve une vingtaine de pays dont certains dépendent encore largement du charbon comme le Danemark (24% de la production d'électricité), les Pays Bas (37%), le Portugal (29%) ou l'Italie (16%). Il s'agit donc pour eux d'un vrai engagement.
La coalition compte aussi une dizaine de régions ou provinces, dont deux états fédérés américains : l'état de Washington et l'Oregon.



Cette initiative a aussi pour effet d'isoler Donald Trump et ses rêves de renaissance du charbon. En effet, on trouve dans "Powering past coal" les voisins et les alliés les plus proches des États-Unis : Grande Bretagne, Canada, Mexique...


D'ailleurs, où sont les américains ?


Donald Trump n'était évidemment pas à Bonn, pas plus que Scott Pruitt ou Rex Tillerson. Rien de surprenant... Ce qui l'est plus c'est que le négociateur du département d'Etat a quitté la conférence au début de la deuxième semaine et que Tom Shannon, le chef de la délégation américaine... n'a tout simplement pas fait le déplacement.


Et lorsque les Etats-Unis étaient présents ils avaient apparemment du mal à s'entendre avec eux-même : il y a bien sur le mouvement "We Are Still In", la coalition d’États, de villes et d'entreprises qui soutient l'Accord de Paris et affirme représenter la moitié de l'économie américaine. Il y a aussi le seul événement officiel organisé par les Etats-Unis : un side-event pro-charbon.
Et entre les deux, il y a les diplomates américains qui semblent ne pas trop savoir où se mettre, en témoigne l'intervention assez convenue de Judy Garber, représentante des Etats-Unis in absentia, dans le segment de haut niveau : elle s'est bien gardé de ne serait-ce que prononcer le mot "charbon".

En tous cas, la diplomatie américaine n'a pas cherché à bloquer les négociations et c'est un grand soulagement. Après l'attaque de Trump contre l'Accord de Paris, tout le monde craignait que les Etats-Unis tentent de faire obstacle à la mise en oeuvre de l'Accord. Ce n'est pour l'instant pas le cas.

Publié le 17 novembre 2017 par Thibault Laconde




Vous avez aimé cet article ? N'en ratez aucun en vous inscrivant à la newsletter mensuelle.


François Fillon veut l'arrêt total de la production électrique fossile. Est-ce crédible ?

Depuis quelques jours, François Fillon semble muscler son discours sur l'énergie. Dans une interview au Monde puis encore ce matin sur France Inter, il a promis "l'arrêt de toute forme de production d’électricité à partir d’énergies fossiles".
Cet engagement est presque exotique : il est rare de voir la production électrique fossile évoquée dans le débat politique français, tant il est dominé par le nucléaire. Mais il a aussi surpris parce qu'un petit parc thermique est souvent jugé indispensable pour faire fonctionner un réseau électrique. Alors que faut-il penser de la promesse de François Fillon ?


Production électrique fossile en France : de quoi parle-t-on ?


La production électrique fossile comprend la production d'électricité à partir de charbon, de gaz naturel et de produits pétroliers. Ces trois combustibles sont à l'origine de plus des deux tiers l'électricité mondiale : environ 40% pour le charbon, un peu plus de 20% pour le gaz et de l'ordre de 5% pour le fioul.

En France, la proportion d'électricité produite à partir des énergies fossiles est beaucoup plus faible. Elle varie d'une année à l'autre mais bon an mal an, elle se situe entre 5 et 9%. En 2016, le gaz représentait de l'ordre des trois-quart de cette production suivi, loin derrière, par le charbon puis le fioul.
Cette faible part des fossiles est une originalité française qui s'explique par le rôle très important du nucléaire. Celui-ci assure environ les trois quart de notre production électrique. Ajoutez que la France dispose d'un parc hydroélectrique relativement important et il reste peu de place aux énergies fossiles.


Peut-on s'en passer ? En métropole, peut-être.


Mais même dans ces conditions, quelques centrales utilisant les énergies fossiles restent utiles. En effet, pour qu'un réseau électrique fonctionne, la production doit être en permanence égale à la consommation. Or un réacteur nucléaire est peu manœuvrable : il peut difficilement augmenter et réduire sa production pour s'adapter aux variations de la demande. C'est d'autant plus gênant que, avec le développement du solaire et de l'éolien, la production peut varier en fonction de la météo, il faut donc pouvoir ajuster les autres moyens de production à la hausse comme à la baisse.
C'est ici que les centrales thermiques entrent en scène. Contrairement aux centrales nucléaires, elles sont souvent souples d'utilisation. C’est particulièrement le cas pour les turbines à gaz : elles peuvent démarrer en quelques minutes et leur production peut varier très rapidement.
Bien sur les fossiles ne sont pas la seule solution : les barrages hydroélectriques sont également très performants de ce point de vue et il est aussi envisageable d'agir sur la demande.

Un problème supplémentaire se pose en Corse et en Outre-mer où le réseau électrique est isolé et trop petit pour accueillir une production nucléaire. Là, les fossiles sont pratiquement incontournables.
En Guyane, grâce à l'hydroélectricité, la dépendance aux fossiles n'est que de 40%. Mais en Corse elle dépasse 50%, à la Réunion c'est de l'ordre de 60% et en Martinique ou à Saint Pierre et Miquelon plus de 90% de l'électricité est d'origine fossile...

Centrale thermique de Bouchain, près de Valencienne

Une promesse pas impossible à tenir mais peu crédible à moyen-terme


En bref, il n'est pas techniquement impossible de se passer d'électricité d'origine fossile, mais seulement en métropole. Et c'est un objectif qui nécessiterait une dose de volontarisme et d'innovation.

Les trouve-t-on dans le programme de François Fillon ? Il ne fournit pas de détail ni de date mais propose "d'éliminer les énergies fossiles de la production d’électricité avec un prix plancher de la tonne de carbone de 30 euros minimum".
Relever le prix du carbone est certainement une bonne mesure. Là où c'est techniquement faisable, un plancher à 30€ par tonne suffirait sans doute à éliminer la production à partir du charbon, puisque la Grande Bretagne y parvient en ce moment avec un prix du même ordre. Mais il ne renchérirait le coût du kilowattheure produit à partir du gaz que de l'ordre de 1 centime d'euro, difficile d'imaginer que cela suffise...

D'autant que, du fait de leur souplesse et de leurs émissions trois fois moins élevées que celles des centrales à charbon, les turbines à gaz sont souvent vues comme le complément idéal pour le nucléaire et les renouvelables dans le cadre d'un mix électrique bas carbone.
Ce n'est pas un hasard si 11 turbines à gaz, totalisant une puissance de 5GW, ont été construites en France depuis 2010. Parmi celles-ci la toute récente centrale à cycle combiné au gaz de Bouchain, inaugurée en juin 2016, détient le record du monde d'efficacité avec un rendement de 62.2%. La preuve qu'EDF voit un avenir à cette filière et souhaite y investir...

François Fillon, qui refuse l’arrêt de la centrale nucléaire de Fessenheim alors qu'elle est vieille de quarante ans, est-il vraiment crédible lorsqu'il s'engage à faire fermer par EDF mais aussi Engie, EON, Alpiq et Poweo des centrales thermiques presque neuves ?
Interrogée à ce sujet, son équipe se montre nettement plus mesurée :

https://twitter.com/EnergieDevlpmt/status/849886481837678592



Publié le 6 avril 2017 par Thibault Laconde

Illustration : By Serge Ottaviani (Own work) [CC BY-SA 3.0], via Wikimedia Commons



Vous avez aimé cet article ? N'en ratez aucun en vous inscrivant à la newsletter mensuelle.


Programme d'Emmanuel Macron : les propositions sur le nucléaire et les renouvelables à la loupe

Emmanuel Macron a présenté son programme le 2 mars. Celui-ci contient des engagements en matière d'énergie et l'environnement, notamment :
  • La baisse de la part du nucléaire à 50% du mix électrique en 2025,
  • La fermeture des dernières centrales à charbon françaises d'ici à 2022,
  • Le doublement des capacités éoliennes et solaires d'ici à 2022.
Toutes ces propositions sont en fait la reprise d'engagements actés par le gouvernement actuel : la baisse du nucléaire à 50% figure dans la loi sur la transition énergétique de 2015, la fermeture des centrales à charbon a été annoncée par François Hollande pendant la COP22 et le doublement des capacités éoliennes et solaires est plutôt un recul par rapport aux objectifs affichés en 2016.
Il n’empêche que, pris simultanément, ces trois engagements dessinent assez clairement l'évolution du mix électrique français pour les prochaines années. Il est d'autant plus intéressant de s'y arrêter que ce programme est à peu de choses près commun à tous les candidats de la gauche et du centre.

> Lire aussi : Marine Le Pen vs. Emmanuel Macron : Comparaison des programmes énergie et climat



Doubler la taille du parc éolien et photovoltaïque en 2022


En 2016, la France était équipée de 11.7GW d'éolien et 6.8GW de solaire. L'engagement d'Emmanuel Macron nous placerait donc à 23.3GW d'éolien et 14.5GW de solaire en 2022.

évolution du parc solaire PV et éolien dans le programme de Macron

Cela représenterait approximativement la poursuite du rythme de croissance actuel : pendant le quinquennat de François Hollande, le parc éolien a progressé de 81% et le parc solaire de 112%.

Si ces objectifs sont atteints et en supposant que le facteur de charge reste le même, la France produira 47.6TWh d'électricité éolienne et 16.5TWh d'électricité solaire en 2022. Pour comparaison cela resterait beaucoup moins que ce que l'Allemagne fait aujourd’hui , respectivement : 67.4TWh et 38.2TWh.


A la recherche des térawattheures perdus


Dans le même temps, Emmanuel Macron promet de fermer les 5 dernières centrales à charbon françaises (qui produisaient 7TWh en 2016) et de mettre la France sur la voie d'un mix à 50% nucléaire en 2025.
Comme je l'ai déjà détaillé dans un article précédent, parvenir à 50% de nucléaire en 2025 implique, dans un scénario médian, de réduire le parc français de 63GW aujourd'hui à 35GW. Si cette décroissance est régulière, la puissance nucléaire disponible en 2022 devrait être de 45.6GW pour une production de l'ordre de 280TWh (contre 384 en 2016 où la production a été amputée par de nombreuses indisponibilités et 416 en 2015).

En résumé, en 5 ans, nous gagnerions une trentaine de térawattheures de renouvelables et nous perdrions une centaine de térawattheures de nucléaire et de thermique. Question anodine : comment combler ce déficit ?


Quel mix électrique en 2022 ?


Une chose est claire : les tendance actuelles en termes de croissance des renouvelables ne suffisent pas à combler le vide que laisserait la baisse du nucléaire à 50% en 2025.

Si on souhaite maintenir la production d'électricité française à son niveau actuel, il manque entre 70 et 90TWh en 2022.
Même en prenant des hypothèses optimistes sur la consommation avec une trajectoire qui conduit à 400TWh en 2025 et permet une baisse de 9% de la production électrique française entre 2016 et 2022, il reste encore 30 à 50TWh à trouver pour équilibrer le mix électrique français à la fin du prochain quinquennat.

Evolution du mix électrique français dans la cadre du programme d'Emmanuel Macron

Cette question n'est malheureusement pas abordée ni par Emmanuel Macron, ni par les autres candidats qui reprennent à leur compte l'objectif bien mal conçu de 50% de nucléaire en 2025. Ce non-dit fait peser un doute sérieux sur la crédibilité de leurs engagements.

Les données utilisées dans cet article proviennent de l'excellent site RTE Opendata. Tous les chiffres et les calculs sont accessibles ici.

Publié le 2 mars 2017 par Thibault Laconde




Vous avez aimé cet article ? N'en ratez aucun en vous inscrivant à la newsletter mensuelle.


Note aux haters de la transition énergétique allemande

En 2000, l'Allemagne a décidé de se passer d'énergie nucléaire et s'est donné deux décennies pour y parvenir. Depuis la part de l'atome dans le mix électrique allemand est tombée de 29.5% à 13.1% tandis que les renouvelables bondissaient pour atteindre à 29.5%. Les énergies fossiles quant à elles ont reculé de 7 points (contre 1 en moyenne dans l'OCDE et 3, par exemple, aux États-Unis). Dans le même temps, le prix de gros de l'électricité a baissé et l'Allemagne qui devait acheter du courant en 2000 est devenue la première exportatrice européenne.
Revers de la médaille : la part du charbon reste élevée - avec de graves conséquences environnementales, les politiques de soutien aux renouvelables tâtonnent et les coûts sont supportés, via une taxe, par les ménages qui payent leurs kWh presque deux fois plus chers que les français. Reste que l'Energiewende est probablement la politique énergétique la plus ambitieuse depuis un quart de siècle et qu'il a jusqu'à présent atteint ses objectifs.


Pourquoi tant de haine ?


Pourquoi tant de français critiquent-ils la sortie du nucléaire allemande ?
Et pourtant, la transition énergétique allemande n'en finit pas de susciter des débats enflammés. Aucun des sujets que je traite n'attire autant de réponses et de commentaires, parfois très virulents.
C'est d'autant plus embêtant que la loi de Godwin semble avoir un corollaire pour l'Energiewende : "plus une discussion sur l'énergie dure longtemps, plus la probabilité d'y trouver une comparaison impliquant l'Allemagne s’approche de 1". Beaucoup trop d'échanges dérivent ainsi vers la transition énergétique allemande et se terminent sur des empoignades qui n'ont pas grand chose à voir avec le sujet initial.
 
Au sein de la communauté française qui s'intéresse au climat et à l'énergie, il y a manifestement quelques personnes irréconciliables avec la politique énergétique allemande. Et ils se montrent très actifs pour interpeller ceux qui ne partagent pas leur abhoration pour tout ce qui se fait outre-Rhin. Pas plus tard que ce matin, un tweet sur une étude allemande sans lien direct avec la sortie du nucléaire m'a ainsi valu une bonne cinquantaine de réponses...
En soi, ça ne me pose pas vraiment de problème du moment que le ton reste courtois (ce qui est généralement le cas). C'est la répétition incessante des mêmes arguments qui est vite fatigante. Cet article vaut donc réponse collective.


L'Allemagne n'a pas fait le choix du charbon contre le nucléaire


Ces critiques reposent presque toujours sur la même supposition : elles semblent croire qu'en 2000 l'Allemagne avait le choix entre sortir du nucléaire ou sortir charbon. Les allemands auraient alors cédé à une peur irrationnelle et décidé d'abandonner le nucléaire plutôt que le charbon, dont l'utilisation aggrave pourtant le risque d'une catastrophe climatique.

Cette représentation n'est pas seulement une réécriture de l'histoire, elle dénote une grave incompréhension de ce qu'est une politique énergétique : une politique énergétique, c'est d'abord un choix de société qui nécessite un certain consensus. On peut combler des lacunes industrielles, inventer des solutions techniques ou faire des arbitrages économiques, mais sans un minimum d'accord au sein de la population, des collectivités, des entreprises et des administrations une politique énergétique n'est qu'une déclaration d'intention. L'épisode de Fessenheim en France en est un bel exemple.

En 2000, l'Allemagne ne pouvait pas décider de sortir du charbon. Même si techniquement, industriellement et économiquement ce choix aurait été aussi viable que la sortie du nucléaire, politiquement le consensus n'existait pas. Le poids économique du charbon en particulier dans les länder défavorisés de l'est rendait cette politique impossible. C'est toujours le cas aujourd'hui :  beaucoup de travail a été fait et une fin du charbon n'est plus taboue mais il faut d'abord trouver des solutions économiques pour l'ex-RDA.
En 2000, l'Allemagne n'a pas choisi la sortie du nucléaire contre la sortie du charbon, cette alternative n'existe que dans la tête de ceux qui veulent la critiquer. Les allemands n'avaient le choix qu'entre la sortie du nucléaire et le statu-quo.


Même mal inspiré, l'Energiewende a ouvert la voie


On peut éventuellement contester leur choix. Ce serait à mon avis une perte de temps : l'aversion des allemands pour le nucléaire est issue de leur histoire très particulière, nous n'avons pas forcément à la partager mais ce n'est pas non plus à nous de leur dicter la conduite à suivre. Encore une fois, une politique énergétique est avant tout un choix de société, elle découle de préférences subjectives, propres à chaque époque ou chaque population. Rien ne prouve que notre vision des choses soit supérieure à celle de nos voisins.

Il me semble cependant que nous pourrions nous entendre sur au moins un mérite de la transition énergétique allemande : elle a ouvert la voie. Lorsque j'étais étudiant à Supélec on nous apprenait qu'aucun réseau électrique ne pourrait supporter plus de 2% d'énergies intermittentes. Une dizaine d'années plus tard, le solaire et l'éolien représentent presque un tiers du mix électrique allemand avec parfois des incursions jusqu'à 80%...
Les allemands ont démontré par la pratique qu'un grand pays industriel peut dépendre massivement d'énergies renouvelables sans que ni son réseau électrique ni son économie ne s'effondrent. Je ne suis pas certain que la Chine, par exemple, investirait dans les renouvelables comme elle le fait aujourd'hui si l'Allemagne n'était pas passée en premier.

Le développement des énergies renouvelables n'a pas permis aux allemands de baisser significativement leur consommation de charbon - politiquement ils ne le pouvaient pas. Mais elle a montré au reste de la planète comment s'y prendre. Au lieu de perdre notre temps à questionner un choix qui ne nous appartient pas, nous ferions mieux d'essayer d'en apprendre quelque chose pour résoudre nos propres problèmes.


Publié le 21 février 2017 par Thibault Laconde

Illustration : By Crux (Own work) [CC BY-SA 2.5], via Wikimedia Commons


Vous avez aimé cet article ? N'en ratez aucun en vous inscrivant à la newsletter mensuelle.