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Il est temps de parler sérieusement de la climatisation

Dernier exemple d'une stupéfiante série de records, la France vient de connaitre son mois de mai le plus chaud jamais enregistré. Et si cette vague de chaleur précoce peut paraitre assez bénine, ce n'est certainement pas le cas de celle qui a frappé le sous-continent indien en avril, ou de celle de juin dernier au Etats-Unis et au Canada, ou des trois vagues caniculaires de l'été 2020 en France...

Alors que la liste continue à s'allonger, parfois avec des températures approchant des limites physiologiques humaines, et que la protection contre la chaleur devient enjeu de santé publique, il temps de poser sérieusement la question de la climatisation. 


En finir avec un tabou : l'usage de la climatisation augmente en France, et il va continuer à augmenter

Vous vous souvenez probablement de la canicule nord-américaine, à la fin de juin 2021, et de l'image choc des "cooling centers", les refuges climatisés mis en place, par exemple, à Seattle et Vancouver pour acceuillir les habitants exténués par la chaleur. En France, nous n'avons pas encore vu ces images mais, depuis 2005, les établissements acceuillant des personnes agées doivent disposer d'une "zone refuge" où les pensionnaires peuvent se rafraichir. Et pour les autres personnes vulnérables, âgées, malades ou handicapées ? On leur recommandera, sans ironie, de se transporter dans un lieu public climatisé.

Si vous êtes pris par surprise et que vous devez gérer dans l'urgence une vague de chaleur inattendue, toutes ces idées sont raisonnables. Mais enfermer les personnes à risque dans une unique pièce climatisée ou leur demander d'aller passer leurs journées dans une galerie commerciale est un bien triste substitut à une vraie prévention... ne serait-ce que parce que l'impact sanitaire est autant causé par les chaleurs nocturnes que diurnes. Face à l'aggravation chronique des canicules, la seule solution durable pour les personnes vulnérables est de disposer d'un logement rafraîchi.

Appareils de climatisation en vente dans un supermarché français pendant la canicule
En parallèle, l'équipement en climatisation "de confort" augmente aussi à grande vitesse : en 2020, 800.000 climatiseurs ont été vendus en France. Pour comparaison en 2000 à peine plus de 300.000 foyers en étaient équipés ! Selon une enquête réalisée par l'ADEME, près d'un quart des particuliers possédaient un climatiseur en 2020, contre 14% en 2017.

Ces chiffres sont discutables : en 2018, l'Agence Internationale de l'Energie évaluait encore le taux d'équipement des foyers français à 5%. Mais il est clair que la climatisation se diffuse rapidement en France, comme d'ailleurs dans tout le sud de l'Europe. Toujours selon l'AIE, 12 millions de climatiseurs sont vendus chaque années dans l'UE, les 3/4 à usage résidentiel. Le nombre de climatiseurs en Europe aurait ainsi doublé entre 1990 et 2016 et devrait encore tripler avant 2050 pour atteindre 275 millions.

 

Les limites de la réglementation thermique

Même si la France a encore le climatiseur honteux, l'explosion de l'usage de la climatisation est déjà en cours. Et ce n'est pas la réglementation thermique des bâtiments qui sera en mesure d'infléchir cette tendance.

Jusqu'à récemment, elle écartait à demi-mot la climatisation pour les nouveaux logements. En effet, les consommations d'énergie maximales autorisées par mètre carré étaient a priori incompatibles avec son usage en dehors du pourtour méditerranéen. Cependant la climatisation n'était pas explicitement interdite et, dans la pratique, ces règles ne faisaient souvent que repousser son installation de quelques mois : beaucoup de logements neufs se retrouvaient très vite équipés après leur livraison.

La toute nouvelle réglementation environnementale 2020 reconnait cette réalité et change d'approche. Elle introduit le concept de "climatisation fictive" dans le calcul de la performance énergétique des futurs bâtiments : même si le projet ne la prévoit pas, une climatisation est comptabilisée dans la consommation d'énergie lorsque la température intérieure dépasse certains seuils.

Le message de la RE2020 : "Vous avez un projet de construction neuve non climatisée ? Bravo citoyen ! Mais on a vu vos plans et on sait que vous allez changer d'avis à la première vague de chaleur." La nouvelle réglementation thermique prend acte que l'équipement de certains logements ne pourra pas être évité.

 

Comment anticiper les effets de l'équipement en climatisation ?

C'est déjà un progrès puisque cette reglementation sanctionne indirectement les concepteurs de nouveaux projets qui n'assurent pas un confort thermique minimal en été. Malheureusement, elle ne porte que sur les logements neufs, c'est-à-dire sur une toute petite partie du problème. Pour les logements existants, les rayons des supermarchés sont déjà encombrés de climatiseurs mobiles attendant la prochaine vague de chaleur, et la ruée...

Est-ce que cela signifie qu'il est impossible d'endiguer l'usage de la climatisation ? Je pense que oui : avec la multiplication des vagues de chaleur estivales, il est illusoire d'espérer que les français vont arrêter d'acheter des climatiseurs et, une fois qu'ils seront équipés, il est illusoire de penser qu'ils ne les utiliseront pas.

La bonne question est plutôt : est-ce que les conséquences de cet usage croissant sont gérables, et comment peut-on en limiter les effets négatifs ? Une étude publiée récemment par Callendar et Colombus apporte un début de réponse.

Pour cette étude, nous avons simulé la consommation électrique d'un quartier du sud de la France pendant un été des prochaines décennies. Le quartier est composé de 100 logements climatisés dont les caractéristiques (surface, nombre de pièces, performance thermiques, etc.) sont basées sur une ville moyenne de la région Sud. Les besoins journaliers en électricité sont calculés à partir de ces caractéristiques et de conditions météos issues d'une projection du climat 2021-2050 réalisée par Météo France. 

Pour évaluer l'impact technique, économique et social de l'équipement en climatiseurs, nous avons réalisé plusieurs dizaines de simulations en faisant varier la vitesse de rénovation des logements, la façon dont la climatisation est utilisée, la performance des appareils, etc.

 

Climatiser sans drame : quelques pistes

Première conclusion : dans tous les cas, l'équipement en climatisation entraine une hausse de la consommation d'électricité et de la thermosensibilité. Climatiser a donc toujours un coût pour l'utilisateur et pour le système électrique, pas de surprise ici... Cependant il apparait très vite que le même niveau d'équipement en climatisation peut avoir des impacts très différents selon les hypothèses choisies.

Augmentation de la puissance électrique consommée par un quartier à cause de la climatisation
Puissance nécessaire à la climatisation du quartier pour différents scénarios (rénovation thermique, rendement des climatiseurs, etc.),
en fonction de la température moyenne de la journée
L'idée la plus immédiate est sans doute de mieux isoler les logements, mais ce n'est pas la meilleure. Cette solution est couteuse, longue à mettre en oeuvre et seule la rénovation complète des pires passoires thermiques permet des gains vraiment importants. Elle peut aussi être à double tranchant : une bonne isolation permet certes de maintenir la fraicheur à moindre coût dans les périodes les plus chaudes, mais l'absence de ventilation naturelle peut aussi inciter à abuser de la climatisation.

Améliorer l'efficacité des climatiseurs offre probablement un meilleurs rapport coût/efficacité surtout si cela peut être fait pendant que le taux d'équipement est encore limité. Et même sans progrès technique, il existe une réelle marge de progression. En Europe, la performance moyenne des climatiseurs reste faible par rapport à l'offre disponible. Equiper notre quartier avec les climatiseurs les plus performants disponibles sur le marché plutôt qu'avec le climatiseur moyen actuel permettrait par exemple de diviser par deux la consommation d'énergie nécessaire !

Enfin, les simulations montrent que le comportement de l'utilisateur est crucial : bien régler la température de commande, aérer avant de climatiser, fermer les volets en journée... Des actions simples et peu contraignantes permettent de réduire significativement la consommation d'électricité.

Ce dernier axe est particulièrement important, tout simplement parce que lorsque vous brancherez votre premier climatiseur, il n'y a aucune raison que vous sachiez l'utiliser efficacement : on vous a appris à bien utiliser l'éclairage ou le chauffage mais jamais la climatisation... Pour préparer les étés caniculaires des prochaines décennies, il est donc indispensable de développer l’éducation à l’utilisation efficace de la climatisation, et plus généralement la sensibilisation aux effets de la chaleurs et aux moyens de s’en protéger.

Publié le 31 mai 2022 par Thibault Laconde

 

Comment une sécheresse en Amérique du Sud fait augmenter les factures de gaz européennes

Qui est responsable de l'explosion du prix du gaz ? Selon le bord de votre interlocuteur, ce sera la reprise économique, la libéralisation du marché de l'électricité, le recul du nucléaire, la Russie, la Chine... C'est le grand jeu du moment : trouver un coupable qui, surtout, vous confirme dans vos opinions préalables.

Comme ça ne risque pas de s'arrêter avec la menace d'une crise énergétique pendant l'hiver, prêtons-nous à l'exercice : Voyez-vous, le vrai responsable, c'est le climat.

Sécheresse et conséquences

L'Amérique du Sud traverse actuellement une longue sécheresse. Débutée au milieu de l'année 2018, elle a pris cette année des proportions historiques. Les conséquences du manque d'eau se font durement sentir, affectant la population, l'agriculture et l'industrie de la Terre de Feu jusqu'en Amérique Centrale.
Or la région très dépendante de l'hydroélectricité : selon l'Agence Internationale de l'Energie, 55% l’électricité sud-américaine est hydraulique. Au Brésil, première économie du continent, on monte à 63%, et 70% en Équateur, 75% en Colombie, presque 100% au Paraguay...


Humidité des sols en Amérique du Sud fin octobre 2020 (Source : NASA)


Avec la sécheresse qui déprime la production hydroélectrique et l'hiver austral qui booste la demande, la situation électrique en Amérique du Sud est très tendue depuis quelques mois. Certains pays rationnent l'électricité, d'autres remettent en service des centrales fossiles.

Résultat : pendant l'été (qui est l'hiver là-bas), l'Amérique du Sud est devenue un véritable aspirateur à gaz. En juillet, le Brésil et l'Argentine ont importé plus de gaz liquéfié que la Chine. Les méthaniers au départ du Golfe du Mexique, qui en temps normal seraient venus compléter les stocks européens, sont allés vendre leurs chargement à meilleurs prix chez des sud-américains au bord du black-out.

Déjà-vu

La crise que traverse l'Amérique du Sud rappelle la sécheresse des années 2000 en Afrique de l'Est. Là aussi des pays très dépendants de l'hydroélectricité avait été contraints de se tourner vers des productions fossiles, certains en payent encore le prix avec des contrats à long-terme négociés en urgence.

Les deux cas soulignent la vulnérabilité de l'hydroélectricité face à la variabilité pluriannuelle des précipitations. La différence, c'est le poids économique de la région et la mondialisation récente du marché du gaz qui donne à cette sécheresse régionale un impact mondial.

export de gaz naturel liquéfié depuis les Etats-Unis
Le développement des exportations de GNL, notamment depuis les Etats-Unis, a entrainé la mondialisation rapide du marché du gaz (source : EIA).

C'est peut-être la principale nouveauté dans cette histoire. Il y a peu, les flux de gaz étaient encore très majoritairement prisonniers d'infrastructures physiques : les gazoducs vont du point A au point B et c'est tout.

Avec le développement de la production de gaz non-conventionnels, les Etats-Unis se sont retrouvés avec un exédent à exporter. Comme il n'était pas vraiment possible de construire un gazoduc vers les acheteurs potentiels en Asie ou en Europe, ils ont encouragé le commerce du gaz liquéfié. En l'espace d'une dizaine d'années, le marché du gaz est devenu flexible et mondial : du moment qu'il existe un terminal pour l'acceuillir, un méthanier peut être redirigé vers un acheteur mieux-disant.

Qu'en retenir ?

Je ne prétends pas que la sécheresse sud-américaine est la seule explication à l'envolée du prix du gaz en Europe. Il faut évidemment attendre d'avoir des données plus précises pour faire la part des différents facteurs. Il n'empêche qu'il est déjà possible d'en tirer deux conclusions :

D'abord, évaluer l'évolution des précipitations en moyenne mensuelle ou annuelle, n'est pas suffisant pour saisir toutes les conséquences du changement climatique. L'évaluation des risques climatiques passe aussi par l'étude de la variabilité basse fréquence (sur plusieurs années voire décennies).

Ensuite, c'est une nouvelle fois la preuve qu'il n'est pas nécessaire d'être directement touché par un aléa climatique pour en ressentir les conséquences.
Le climat, c'est comme comme les pandémies : on n'est vraiment à l'abri que quand tout le monde est à l'abri.

Publié le 1er octobre 2021 par Thibault Laconde

Infographie : les aides publiques aux énergies fossiles dans l'Union Européenne

En fouillant les recoins ténébreux de rapports méconnus, on tombe parfois sur des trésors... Ainsi l'étude sur les prix de l'énergie publié par la Commission Européenne en janvier : à la page 401 de ses annexes, se trouve une évaluation des aides accordées dans chaque pays de l'Union au secteur de l'énergie, avec leur décomposition par secteur, par énergie etc. Une vraie mine d'or... Dont j'ai extrait pour vous les plus belles pépites.

170 milliards d'euros par an pour l'énergie


Pour l'ensemble de l'Union Européenne, on comptait en 2016 un peu moins de 1500 dispositifs d'aide destinés à l'énergie pour un montant de 168 milliards d'euros. Dans ce montant, on retrouve des subventions mais elles sont en réalité très minoritaires : moins de 10%. L'essentiel des aides prennent la forme de transferts indirects ou de réduction d'impôt.

La répartition entre les différentes filières est sans doute l'information la plus intéressante. Au niveau européen les énergies renouvelables sont les premières bénéficiaires depuis 2012. En 2016, elles ont reçu 75 milliards d'euros contre 55 pour les fossiles. Le nucléaire, lui, arrivait très loin derrière avec seulement 5 milliards d'euros. Le solde n'était pas fléché vers une filière en particulier.

Évidemment cette répartition est très variable d'un pays à l'autre. Cette infographie montre pour chaque pays les parts des énergies fossiles et des énergies renouvelables dans le montant total des aides et leurs évolutions entre 2008 et 2016 :
Aides et subventions aux énergies fossiles par pays de l'UE
Aides aux énergies fossiles et aux énergies renouvelables dans l'UE28
(Cliquez sur l'image pour agrandir)
En République Tchèque, en Allemagne, au Portugal ou en Espagne, par exemple, la grande majorié des aides vont aux énergies renouvelables. Au Pays-Bas, en Hongrie ou à Chypre, au contraire, ce sont les fossiles qui dominent largement.


La France : au fond de la classe, à coté du radiateur...


Comment se comporte la France dans ce classement ? Elle n'est clairement pas parmi les meilleurs élèves.
Dans notre pays, un peu plus de 40% des aides vont aux énergies fossiles contre 33% en moyenne pour l'Union Européenne. Plus préoccupant, la France fait partie des pays où les aides aux énergies fossiles ont progressé entre 2008 et 2016, et pas qu'un peu : elles ont presque augmenté de moitié ! Seuls la Pologne (+142%) et une poignée de petits pays font pire que nous.

Lorsque l'on compare la France aux autres grands pays européens, on voit que notre pays rattrape l'Allemagne et le Royaume Uni avec des soutiens aux énergies polluantes en nette croissance :
La France mauvais élève européen des aides publiques aux énergies fossiles
Evolution des aides publiques aux énergies fossiles pour les 4 plus grandes économies européennes
(Cliquez sur l'image pour agrandir)

Pour les énergies renouvelables, au contraire, nous sommes en retard : seules 34% des aides vont à ces filières contre 45% en moyenne dans l'Union Européenne. Avec un peu moins de 7 milliards d'euros par an, le budget que la France consacre aux énergies vertes est certes en croissance mais inférieur à celui de l'Espagne, de l'Italie, du Royaume Uni et bien sur de l'Allemagne...

Soutien aux énergies renouvelables en France et dans les grands pays européens
Evolution des aides publiques aux énergies renouvelables pour les 4 plus grandes économies européennes
(Cliquez sur l'image pour agrandir)


Publié le 4 juin 2019 par Thibault Laconde

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A quoi s'attendre pour l'année énergétique et climatique 2019 ? La réponse par 5 experts.

Que réserve 2019 pour le climat et l'énergie ? Quels seront les sujets qui feront l'actualité ? Les tendances à suivre ? Comme chaque année, j'ai invité quelques experts à plancher sur la question. Voici leurs réponses :

Hiver volcanique et litterature fantastique

Victor Frankenstein et sa créature, illustration du roman de Mary ShelleyLe 5 avril 1815, en Indonésie, un panache de fumée de 30 kilomètres de haut s'élève au-dessus du mont Tambora. C'est le début d'une des éruptions volcaniques les plus violentes que l'humanité ait connu.
Comme toutes les grandes éruptions, celle-ci va causer un bref refroidissement climatique et, par ce biais, avoir des répercussions mondiales : par un enchaînement inattendu, le Tambora va même contribuer à donner naissance à quelques uns des personnages les plus connus de la littératures fantastique moderne...


Cet article fait partie d'une série d'été consacrée au rôle du climat dans l'histoire. Retrouvez un nouvel article mercredi prochain et, en attendant, les articles déjà parus :

L'éruption du mont Tambora


Cinq jour après le réveil du Tambora, le 10 avril 1816, trois colonnes de flammes s'élèvent au-dessus du volcan puis fusionnent dans une éruption cataclysmique. Tous les flancs du volcan sont recouverts par une nuée ardente qui annihile les villages environnant, 90.000 personnes sont tuées.
L'explosion est entendue jusqu'à Sumatra, à 2600 kilomètres de là. En un instant, le volcan perd 1500 mètres de hauteur : son sommet est remplacé par une caldera de 6 kilomètres de diamètre. L'éruption a atteint un indice d'explosivité volcanique de 7 "méga-colossal" sur une échelle qui en compte 8.

Le plus spectaculaire est passé mais les chutes de cendres se poursuivent encore 3 mois, jusqu'au 15 juillet, et les émissions de fumées continuent jusqu'au 23 août. Au total, 150 km³ de poussières ont été rejetés dans l'atmosphère - 60.000 fois le volume de la grande pyramide de Gizeh...

Comme c'est le cas après chaque grande éruption volcanique, cette immense masse de particules ne retombe pas tous de suite. Elle reste un temps dans l'atmosphère et, pendant quelques mois, empêche une partie du rayonnement solaire d'atteindre la surface de notre planète. Ce phénomène entraîne un hiver volcanique, un refroidissement sensible du climat qui peut durer quelques années après l'éruption.


"L'année sans été"


En 1816, le refroidissement est de l'ordre de 0.5°C. Comme la semaine dernière, cette baisse de température vous paraîtra peut-être négligeable, et pourtant ! Elle a des conséquences dramatiques : l'Europe connaît une de ses dernières grandes famines, aux États-Unis, les mauvaises récoltes poussent les fermiers vers le Middle-West engageant un siècle de conquêtes, en Chine, le dérèglement de la mousson entraîne des inondations catastrophiques dans la vallée du Yangtze... 

"L'éruption du Tambora en 1815 entraîne l'année suivante un refroidissement climatique de 0,5°C et une des dernières grandes famines européennes."



Mais ce refroidissement va aussi avoir des conséquences plus imprévisibles : dans les mémoires, l'année 1816 est restée comme "l'année sans été". Or, l'été, c'est ce qu'une bande d'aristocrates britanniques était justement venu chercher cette année là sur les bords du lac de Genève...

Nous avons là Lord Byron, 6e du nom : poète romantique, amant scandaleux, dandy insolvable et révolutionnaire d'opérette... il finira par trouver une mort sans gloire en 1824 pendant la guerre d'indépendance grecque. A ses cotés, John Polidori, son médecin personnel et souffre-douleur, il ne tardera pas être renvoyé - à moins qu'il se soit enfuit, et mourra 5 ans plus tard, accablé de dettes et probablement suicidé.
Il y a encore Percy Bysshe Shelley, poète lui aussi, tout aussi scandaleux mais un peu moins mémorable que Byron, il va se noyer en 1822 peu avant son trentième anniversaire. Enfin voici Mary Wollstonecraft Godwin. Cette jeune fille, qui n'a pas 20 ans, est celle qui va faire passer cette réunion dans les mémoires. Son nom ne vous dis rien ? C'est sans doute que vous ne la connaissez que sous son éphémère nom de mariage : Mary Shelley.
Notre histoire commence en mai 1816 : Percy Shelley, Mary et leur jeune fils voyagent en Suisse - il ne fait pas bon à Londres pour Percy qui est marié à une autre femme. Ils sont accompagnés de la belle soeur de Mary, Clara Clairmont, qui se trouve être la maîtresse du moment de lord Byron.
Byron lui-même arrive peu après sur les bords du lac Leman où il loue pour 5 mois la villa Diodati. Percy et Mary ont tôt fait de s'inviter.


Quelques nuits d'ennui, des créations inoubliables


Mais voilà, selon les mots de Mary Shelley : "l'été se révéla humide et désagréable, la pluie incessante nous retenait parfois des jours à l'intérieur". Depuis l'autre coté de la terre, ce foutu volcan indonésien vient gâcher la fête !
Que peuvent faire ces jeunes gens cloîtrés par le mauvais temps ? Dans la villa traînent quelques romans fantastiques allemands traduits en français qu'ils lisent pour tuer le temps. Et voici finalement Byron qui propose un jeu : chaque membre de la compagnie devra inventer à son tour une histoire de fantôme.

Mary peine d'abord à relever ce défi. Mais inspirée par des discussions autour des travaux d'Erasmus Darwin (le grand père de Charles) et de Luigi Galvani, elle finit par donner naissance pendant une nuit d'insomnie à une créature monstrueuse composée de morceaux d'êtres humains ramenés à la vie par la science. Encouragée par ses compagnons, elle développe l'histoire et bientôt elle donne au monstre un créateur peut-être plus hideux encore : le professeur Victor Frankenstein.
Deux ans plus tard parait Frankenstein ou le Prométhée moderne. Peu apprécié des critiques de l'époque, le roman a pourtant un succès extraordinaires et des centaines d'adaptations et de pastiches en librairie, au théâtre, au cinéma...

"Frankenstein et le vampire moderne sont nés au même endroit : dans une villa suisse où une bande d'aristocrates britanniques étaient retenus par le mauvais temps."




Mais ce n'est pas tout. Vous vous souvenez du petit docteur Polidori ? Hé bien, lui aussi participe au jeu. Son histoire met en scène un lord britannique captivant et dépravé - peut-être inspiré de Byron... mais aussi immortel et se nourrissant du sang de ses conquêtes. Elle deviendra une nouvelle publiée en 1819 sous le titre The Vampyre.
Les vampires, c'est entendu, n'ont pas été inventés par Polidori. Loin de là... Mais sa nouvelle est généralement créditée pour avoir popularisé le thème et surtout elle a créé l'archétype du vampire contemporain : froid, séduisant et aristocratique.

The Vampyre, nouvelle de John Polidori, qui créé l'archétype moderne du vampire
The Vampyre, édition de 1884 (attribuée à tort à Byron)
C'est ainsi que l'année froide et ténébreuse engendrée par l'éruption du Tambora a contribué à donner naissance à deux des personnages les plus incontournables de notre imaginaire. Comment ne pas voir dans les oeuvres de Shelley et Polidori un échos du monde assombri dans lequel elles ont été conçues ?

"L'évolution de l'environnement influence la façon dont les artistes voient le monde, et en retour la façon dont nous nous voyons nous même. Le changement climatique actuel aura des conséquences culturelles..."




Et est-ce surprenant ? Après tout, comme le disait Buffon (le monde est petit) : "toutes les idées des arts ont leurs modèles dans la production de la nature". Un changement climatique est probablement le phénomène le plus violent et généralisé qui puisse affecter notre environnement, il est normal qu'on en retrouve la trace dans la façon dont les artistes voient le monde, et par ricochet dont nous nous voyons nous-même.
De même, je suis convaincu que le changement climatique dans lequel nous nous engageons aujourd'hui aura, au-delà de ses impacts écologiques, économiques et sociaux, des conséquences culturelles massives.


Les principales sources pour cet article sont :

Publié le 8 août 2018 par Thibault Laconde



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Pourquoi le conflit commercial sino-américain pourrait affecter durablement le secteur de l'énergie

Après des mois de tensions, la Chine et les États-Unis semblent décidés à en venir aux mains : le 23 mars, les États-Unis ont imposé un droit de douane de 25% sur les importations d'acier et d'aluminium - en exemptant leurs principaux partenaires commerciaux à l'exception de la Chine, le 2 avril celle-ci a répliqué avec des taxes sur 128 produits importés des États-Unis, le 4 l'administration Trump a annoncé des droits de douanes supplémentaires sur 1033 produits, la Chine a immédiatement riposté en ciblant cette fois l'agriculture américaine...

On pourrait regarder d'un oeil amusé cette escalade entre la Chine et les États-Unis, l'un et l'autre se menaçant d'ériger des droits de douanes sur  ̶5̶0̶ ̶m̶i̶l̶l̶i̶a̶r̶d̶s̶   ̶1̶0̶0̶  150 milliards de dollars de produits importés. Tout cela ne nous concerne pas, non ? Non ?


Un cas d'école : la guerre du poulet entre la CEE et les Etats-Unis


Au milieu du XXe siècle, l'élevage s'industrialise rapidement aux États-Unis et la volaille devient un aliment quotidien bon marché. La viande américaine commence à traverser l'Atlantique par conteneurs frigorifiés et les européens qui sortent à peine des privations de la l'après-guerre se jettent sur ces poulets à bas prix et de piètre qualité : bientôt Jean Ferrat chantera cette génération qui doit "rentrer dans son HLM et manger son poulet aux hormones".Les gouvernements européens veulent aider leur production domestique qui commence tout juste à sortir de l'artisanat et s'inquiètent de la concurrence américaine. En 1962, l'entrée en vigueur de la Politique Agricole Commune s'accompagne de tarifs minimum pour le poulet importé en Europe. C'est le début de la "chicken war"...

Les États-Unis répliquent l'année suivante en imposant un droit de douane de 25% sur des produits européens. Comme c'est presque toujours le cas, les produits visés sont choisis pour leur portée symbolique. Il y aura par exemple les alcools, un grand classique lorsque la France est ciblée... Et puisqu'il faut aussi sanctionner l'Allemagne, quel produit plus symbolique aurait-on pu trouver dans les années 60 que le fameux combi Volkswagen ? Les États-Unis vont donc instaurer un droit de douane de 25% sur ce qu'ils appellent les "light trucks" en ciblant ostensiblement les vans de hippies importés de RDA.
Les Etats-Unis répliquent aux droits de douane européens sur le poulet en ciblant les Combi VW

Beaucoup d'eau est passé sous les ponts depuis mais cette taxe reste en vigueur. Depuis plus d'un demi-siècle elle empèche les constructeurs automobiles basés hors des Etats-Unis (ou de l'ALENA) d'accéder au marché américain des "light trucks", une catégorie qui comprend les mini-bus mais aussi les pick-ups ou les SUV. Résultat : les fabricants américains se sont spécialisés sur ce segment où ils sont protégés de la concurrence étrangère.


Petite distorsions de marché et grosses bagnoles 


Dans les années 70, plus des trois quarts des véhicules vendus aux Etats-Unis étaient des voitures. Aujourd'hui, c'est l'inverse : les "light trucks" occupent près de 60% du marché, soit environ 10.000.000 d'unités par an.
En 2017, les deux véhicules les plus vendus aux États-Unis étaient :

Si les deux-tiers des véhicules vendus aux Etats-Unis sont des "light trucks" consommant plus de 10L/100km c'est en partie à cause de la chicken tax de 1964

A gauche, le n°1 : la Ford F, 5.9 mètres de long dans sa version la plus modeste, près de 2 tonnes à vide, 14.7 litres aux 100km... à peu près aussi utile pour se déplacer qu'un fusil mitrailleur AR15 pour la chasse au dindon sauvage. A droite, le n°2 : Chevrolet Silverado, 13.1 litres aux 100.
Pour comparaison, la voiture la plus vendue en France est la Clio IV qui, selon son fabricant, consomme 4.1L aux 100km.

Les américains vous diront qu'ils achetent ce type de véhicules parce qu'ils transportent souvent du matériel, vivent en plein air, héritent ce goût de leurs ancètres pionniers ou fermiers... Bullshit : ils les achètent parce que l'industrie automobile US s'est progressivement spécialisée sur ce segment et a façonné la demande à sa convenance. 
Si les habitudes de route américaines sont un tel désastre énergétique et écologique, c'est en partie à cause d'une obscure dispute commerciale des années 60 dont plus personne ne se souvient...


Dans leur escalade commerciale avec la Chine, les Etats-Unis visent l'énergie


Imposer des droits de douanes sur des produits spécifiques crée une distorsion du marché et peut avoir des effets secondaires durables et imprévus.

Le conflit commercial en cours entre les Etats-Unis et la Chine, pourrait lui aussi affecter  durablement la consommation d'énergie ou les émissions polluantes. En effet, consciemment ou non, les droits de douanes américains ciblent des produits en lien avec la production ou la consommation d'énergie.
Au total, 50 à 60 milliards de dollars d'importations chinoises sont visés par le projet annoncé le 4 avril, parmi celles-ci 20 milliards d'équipement destinés au secteur de l'énergie et près de 15 milliards d'appareils et de matériel électrique. Une part complétement disproportionnée...



Difficile de prévoir lesquelles mais si ces droits de douane devaient rester en place, ils auraient certainement des conséquences importantes sur la façon dont les américains produisent et consomment de l'énergie...


Publié le 23 avril 2018 par Thibault Laconde

Illustration : By Dackelpaul [CC0], from Wikimedia Commons



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Rétrospective 2017 : les 5 articles les plus lus... et 5 autres qui mériteraient d'être (re)découverts

Quelle année, mes aïeux ! Entre l'arrivée au pouvoir de Donald Trump, les élections françaises, allemandes et britanniques, les ouragans... Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'on n'a pas eu le temps de s'ennuyer. Pendant qu'on attend 2018 de pied ferme, pourquoi ne pas jeter un coup d'œil en arrière et voir ce qui vous a le plus intéressé...
 

Le TOP5 des articles de 2017


En 2017, j'ai publié 52 articles (and counting...) et, sauf inattendu notoire, le blog aura accueilli environ 750.000 lecteurs. Voici les 5 articles qui ont eu le plus de succès.

N°1 : Le programme énergie d'Emmanuel Macron

A tout seigneur tout honneur, c'est mon analyse de la politique énergétique proposée par le futur président de la République qui remporte d'assez loin la palme de l'article le plus lu cette année.
Lire l'article : Programme d'Emmanuel Macron : les renouvelables et le nucléaire à la loupe

N°2 : Les conséquences du Brexit pour le secteur de l'énergie

Si David Davis, le ministre anglais en charge du Brexit, a récemment reconnu qu'aucune étude d'impact sectorielle n'avait été faite, vous et moi nous sommes intéressés de près à ses implications pour la politique énergétique et climatique britannique et européenne..
Lire l'article : Brexit : quels effets pour le secteur de l'énergie

N°3 : RIP les 50% de nucléaire en 2025

Les nouveaux élus de la majorité se sont empressés d'abandonner cette promesse au nom de "nouveaux éléments" apparus depuis la campagne. Ils auraient pu gagner du temps en lisant cet article de mars 2017...
Lire l'article : 50% de nucléaire : pourquoi l'objectif est mauvais et par quoi le remplacer

N°4 : Energiewende, pourquoi tant de haine ?

Succès de scandale pour cet article. Mais il reste néanmoins parfaitement d'actualité au moment où une nouvelle manche du débat sur le nucléaire s'annonce.
Lire l'article : Notes aux haters de la transition énergétique allemande

N°5 : Nucléaire et renouvelables sont-ils compatibles ?

Ce dernier article est une surprise. Relativement récent et assez technique il trouve tout de même sa place dans ce top5. C'est sans doute que je ne suis pas le seul à me poser cette question.
Lire l'article : Le nucléaire est-il flexible ?



Le FLOP5 : 5 articles que vous avez ignoré mais que je vous invite à (re-)lire


Le succès ou l'échec d'un article est souvent une surprise, il arrive que quelques idées assemblées sur un coin de table connaissent un grand succès et parfois c'est l'inverse... Parmi ces articles qui n'ont pas trouvé leur public, en voici 5 que je vous recommande.

N°1 : Les précurseurs de la climatologie

Des Lumières au début du XIXe, cette série de 9 portraits publiés dans le creux de l'été est faite pour prendre un peu de recul sur l'épopée scientifique qu'a été la compréhension du climat et de son évolution.
Lire l'article : Sommaire de la série

N°2 : Comment lire les statistiques sur les énergies renouvelables

Nous allons bientôt voir fleurir les statistiques sur la transition énergétique et le développement des renouvelables pour 2017. Voici deux erreurs fréquentes à éviter si vous souhaitez les comprendre et les commenter.
Lire l'article : L'art et la manière de lire les statistiques sur les EnR

N°3 : Questions-réponses sur la décision américaine de sortir de l'Accord de Paris

L'annonce du retrait américain de l'Accord de Paris a été un des événement marquant de cette année et on n'a pas fini d'en voir les conséquences. Six mois après, cet article est toujours autant d'actualité...
Lire l'article : Tout ce qu'il faut savoir sur le retrait amérucain de l'Accord de Paris

N°4 : Harvey au Texas, le point un mois après

Publié un mois après l'ouragan Harvey, cet article montre comment une telle catastrophe a des effets durables même dans un pays aussi développé que les États-Unis.
Lire l'article : Comment, un mois après, l'ouragan Harvey continue à faire des dégats

N°5 : Ni oui, ni non, ni Berlin, ni Fukushima

En France les discussions sur le nucléaire ont souvent tendance à tourner en rond. Dans cet article, je vous propose un petit jeu pour essayer de renouveler le débat.
Lire l'article : Débat sur le nucléaire : et si on jouait à un jeu ?

Publié le 20 décembre 2017 par Thibault Laconde


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La PPE pour les nuls

Questions - réponses sur la programmation pluriannuelle de l'énergie 2018Si vous vous intéressez à la politique énergétique française, vous avez très certainement déjà entendu parler de cette programmation pluriannuelle de l'énergie, PPE pour les intimes. Et ça ne fait que commencer : la première PPE, adoptée en 2016, doit être revue l'année prochaine et ce sera l'occasion pour Emmanuel Macron et son gouvernement de mettre en musique leurs promesses... ou de les abandonner.
Celà nous promet une année riches en discussions qu'on espère constructives avec, espèrons-le, une politique énergétique enfin mise au clair à la fin de 2018. Vous vous en doutez : nous allons suivre ça en détail...

Mais commençons par nous intéresser un peu à cette programmation pluriannuelle de l'énergie : Que contient-elle ? Quels sont les enjeux de la PPE 2018 ? Comment et quand devrait-elle être adoptée ?

Voici les réponses aux questions que vous pouvez vous poser sur ce sujet. Et si vous en avez d'autres, n'hésitez pas à les poser en commentaire je compléterai l'article au fur et à mesure.


Qu'est-ce que la programmation pluriannuelle de l'énergie ? Que contient-elle ?

En bref, la programmation pluriannuelle de l'énergie est une feuille de route sur 10 ans pour la politique énergétique en France métropolitaine (la Corse et les DOM-COM ont leurs propres PPE).
La PPE a été crée par la loi de transition énergétique de 2015 (LTECV) et codifié à l'article L. 141 du code de l'énergie. La première PPE a été établie en 2016 et doit être revue en 2018. Par la suite, les révisions auront lieu tous les 5 ans.

Le contenu de la PPE est défini par la loi. Elle doit comporter (au moins) 6 volets :
  1. Sécurité d'approvisionnement,
  2. Réduction de la consommation d'énergie,
  3. Développement des énergies renouvelables,
  4. Développement des réseaux et du stockage d'énergie,
  5. Compétitivité et prix de l'énergie
  6. Besoins en compétences et en formation.
La loi précise également que la PPE doit définir des objectif quantifiés et donner une indication des ressources publiques disponibles pour des atteindre.


A quoi ça sert ?

Dire que les hommes et femmes politiques ne s'intéressent qu'au court-terme, ce n'est pas qu'un cliché : c'est aussi la réalité de nos institutions. Le budget de l'Etat, notamment, est annuel : taxes, subventions, investissements... tout est remis sur la table à chaque fin d'année.
Dans certains domaines, cette incertitude permanente menace de paralyser l'action de l'Etat : les acteurs économiques ont besoin d'un minimum de stabilité pour prendre des décisions qui les engagent sur des années voire des décennies... Dans un immeuble en copropriété par exemple, des travaux d'isolation thermique prennent 5 à 8 ans, difficile de s'engager dans un tel projet quand on sait que les dispositifs de soutien et les normes applicables peuvent être revus au 1er janvier prochain, non ?

Pour que les trajectoires définies par l'Etat aient une chance de se réaliser, il faut qu'elles disposent d'une certaine stabilité dans le temps. C'est l'objectif des programmations s'étendant sur plusieurs années.


La PPE est-elle juridiquement contraignante ou un simple engagement politique ? 

Dérogeant au principe d'annualité, un principe central des finances publiques, ces programmations sont des OVNI juridiques et valent surtout comme engagement politique.
De plus la PPE est un simple décret. Situé assez bas dans la hiérarchie des normes, il doit notamment respecter la loi y compris si celle-ci change après son adoption. Le législateur peut par conséquent à tout moment revenir sur la PPE, d'autant qu'en principe il n'est pas consulté pendant son élaboration.

La programmation pluriannuelle de l'énergie est donc un engagement de valeur très limitée sur le plan juridique. Elle peut être remise en cause facilement même si, politiquement, elle engage le gouvernement.


Comment et quand la PPE 2018 devrait-elle être adoptée ?

Comme la programmation pluriannuelle de l'énergie est un décret, elle relève du pouvoir exécutif. C'est le gouvernement qui l'adopte sans vote du Parlement.
Cependant la loi de 2015 prévoit une longue liste de consultations avant l'adoption d'une nouvelle PPE. Doivent ainsi donner leur avis  le conseil national de la transition écologique, le comité d'experts pour la transition énergétique, le comité de gestion des charges de service public de l'électricité et le comité du système de distribution publique d'électricité. Le gouvernement souhaite de plus organiser une concertation avec le public.
Le texte doit aussi être présenté à l'Assemblée Nationale et au Sénat après avoir été adopté.

Toutes ces consultations prennent du temps, c'est pourquoi l'élaboration de la PPE doit s'étaler sur toute l'année 2018 : les consultations ont déjà démarré et la PPE devrait être adoptée à la fin de 2018 en même temps que la stratégie nationale bas carbone.
Calendrier de travail et consultation pour la programmation pluriannuelle de l'énergie 2018
Calendrier de travail de la PPE 2018 (cliquez pour agrandir)
Plus précisément, des ateliers par secteur sont organisés depuis la rentrée 2017. Le premier trimestre 2018 devrait être consacré à la finalisation des scénarios et à la consultation du public via la CNDP. La modélisation macroéconomique des scénarios doit avoir lieu au deuxième trimestre et la première version de la PPE 2018 devrait être présentée en juin. Les mois suivants seront consacrée aux consultations imposées par la loi, au terme desquelles l'adoption de la PPE est prévue pour décembre 2018.


La position du gouvernement sur le nucléaire va-t-elle changer quelque chose ?

Ce calendrier risque cependant d'être bousculé par la remise en cause de l'objectif de 50% de nucléaire en 2025.
En effet, la loi dispose explicitement que la PPE a pour but d'atteindre les objectifs de la politique énergétique nationale (art. L.141-1 du code de l'énergie) dont "réduire la part du nucléaire dans la production d'électricité à 50 % à l'horizon 2025" (L.100-4).

La PPE 2018 sera-t-elle illégale si elle est manifestement incompatible avec cet objectif ? Hé bien... La réponse fait l'objet d'un débat juridique mais elle est probablement négative. En effet, le Conseil Constitutionnel lorsqu'il s'est prononcé sur la loi de 2015 n'a pas reconnu de portée normative aux objectifs énoncés dans son article 1 (voir le considérant 12).
En clair l'objectif de 50% de nucléaire en 2025 énoncé dans la LTECV n'a probablement pas de valeur juridique, il ne s'agit que d'affichage politique.

Le gouvernement a donc trois possibilités :
  • Soit il adopte une PPE ignorant l'objectif de 50% ou visant 50% mais après 2025 ce qui serait incompréhensible pour le citoyen insensible aux subtilités du droit public (et présenterait quand même un petit risque d'annulation par le Conseil d'Etat),
  • Soit il adopte une PPE visant 50% en 2025 alors que le ministre en charge de l'énergie a dit sans ambiguïté que cet objectif n'est pas réaliste,
  • Soit il fait modifier la loi par le Parlement afin de supprimer l'objectif de production nucléaire ou de la remplacer par un autre qui reste à déterminer en veillant à mettre en cohérence les autres objectifs chiffrés de la loi de 2015.
Les deux premières options contribueraient à ruiner un peu plus la crédibilité de l'Etat en matière de politique énergétique et risqueraient de nous emmener vers un nouveau quinquennat perdu.
La dernière est donc de loin préférable mais elle implique de fixer un autre objectif pour la production nucléaire et de le faire adopter par le parlement avant que les travaux autour de la PPE puissent réellement commencer. Sur un sujet aussi sensible que le nucléaire, on voit mal comment cela pourrait se faire sans de longs mois de retard.

Quels sont les autres objectifs que devrait respecter la PPE ?

Les objectifs de la programmation pluriannuelle de l'énergie sont encadrés par les articles L.100-1, L.100-2 et L.100-4 du code de l'énergie. Leur valeur juridique est, comme on l'a vu, douteuse et ils contiennent surtout des déclarations de principes : assurer la sécurité d'approvisionnement, maintenir un prix de l'énergie compétitif, préserver la santé humaine et l'environnement, contribuer à une Europe de l'énergie, etc.
Il y a aussi quelques objectifs chiffrés, notamment :
  • Réduire les émissions de gaz à effet de serre de 40% en 2030 et de 75% en 2050 par rapport 1990,
  • Réduire la consommation d'énergie finale de 20% en 2030 et de 50% en 2050 par rapport à 2012,
  • Réduire la consommation d'énergies fossiles de 30% en 2030 par rapport à 2012,
  • Parvenir à 23% d'énergies renouvelables dans la consommation finale en 2020 et 32% en 2030 (dont 40% pour l'électricité),
Certains de ces objectifs pourraient être révisés en même temps que les 50% de nucléaire en 2025.


Quel est le bilan de la PPE 2016 ?

Sur la forme, le décret de la PPE 2016 donnait parfois dans le gore juridique avec notamment cet article 1 "adoptant" une page web citée en note de bas de page.
Sur le fond, le decret était loin de couvrir tous les sujets prévus par la loi, on n'y trouvait par exemple aucune indications sur les financements. Et les rares disposition pratiques sont restées largement lettre morte, c'est le cas notamment du plan stratégique qu'EDF devait préparer dans un délai de 6 mois et qu'on attend encore.

Un bilan de la PPE de 2016 doit être effectuée avant l'adoption de la PPE 2018. Il risque d'être moyennement flatteur mais espérons que cette expérience incitera le gouvernement actuel à plus de sérieux.

Publié le 4 décembre 2017 par Thibault Laconde, dernière mise à jour le 5 décembre 2017

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Note aux haters de la transition énergétique allemande

En 2000, l'Allemagne a décidé de se passer d'énergie nucléaire et s'est donné deux décennies pour y parvenir. Depuis la part de l'atome dans le mix électrique allemand est tombée de 29.5% à 13.1% tandis que les renouvelables bondissaient pour atteindre à 29.5%. Les énergies fossiles quant à elles ont reculé de 7 points (contre 1 en moyenne dans l'OCDE et 3, par exemple, aux États-Unis). Dans le même temps, le prix de gros de l'électricité a baissé et l'Allemagne qui devait acheter du courant en 2000 est devenue la première exportatrice européenne.
Revers de la médaille : la part du charbon reste élevée - avec de graves conséquences environnementales, les politiques de soutien aux renouvelables tâtonnent et les coûts sont supportés, via une taxe, par les ménages qui payent leurs kWh presque deux fois plus chers que les français. Reste que l'Energiewende est probablement la politique énergétique la plus ambitieuse depuis un quart de siècle et qu'il a jusqu'à présent atteint ses objectifs.


Pourquoi tant de haine ?


Pourquoi tant de français critiquent-ils la sortie du nucléaire allemande ?
Et pourtant, la transition énergétique allemande n'en finit pas de susciter des débats enflammés. Aucun des sujets que je traite n'attire autant de réponses et de commentaires, parfois très virulents.
C'est d'autant plus embêtant que la loi de Godwin semble avoir un corollaire pour l'Energiewende : "plus une discussion sur l'énergie dure longtemps, plus la probabilité d'y trouver une comparaison impliquant l'Allemagne s’approche de 1". Beaucoup trop d'échanges dérivent ainsi vers la transition énergétique allemande et se terminent sur des empoignades qui n'ont pas grand chose à voir avec le sujet initial.
 
Au sein de la communauté française qui s'intéresse au climat et à l'énergie, il y a manifestement quelques personnes irréconciliables avec la politique énergétique allemande. Et ils se montrent très actifs pour interpeller ceux qui ne partagent pas leur abhoration pour tout ce qui se fait outre-Rhin. Pas plus tard que ce matin, un tweet sur une étude allemande sans lien direct avec la sortie du nucléaire m'a ainsi valu une bonne cinquantaine de réponses...
En soi, ça ne me pose pas vraiment de problème du moment que le ton reste courtois (ce qui est généralement le cas). C'est la répétition incessante des mêmes arguments qui est vite fatigante. Cet article vaut donc réponse collective.


L'Allemagne n'a pas fait le choix du charbon contre le nucléaire


Ces critiques reposent presque toujours sur la même supposition : elles semblent croire qu'en 2000 l'Allemagne avait le choix entre sortir du nucléaire ou sortir charbon. Les allemands auraient alors cédé à une peur irrationnelle et décidé d'abandonner le nucléaire plutôt que le charbon, dont l'utilisation aggrave pourtant le risque d'une catastrophe climatique.

Cette représentation n'est pas seulement une réécriture de l'histoire, elle dénote une grave incompréhension de ce qu'est une politique énergétique : une politique énergétique, c'est d'abord un choix de société qui nécessite un certain consensus. On peut combler des lacunes industrielles, inventer des solutions techniques ou faire des arbitrages économiques, mais sans un minimum d'accord au sein de la population, des collectivités, des entreprises et des administrations une politique énergétique n'est qu'une déclaration d'intention. L'épisode de Fessenheim en France en est un bel exemple.

En 2000, l'Allemagne ne pouvait pas décider de sortir du charbon. Même si techniquement, industriellement et économiquement ce choix aurait été aussi viable que la sortie du nucléaire, politiquement le consensus n'existait pas. Le poids économique du charbon en particulier dans les länder défavorisés de l'est rendait cette politique impossible. C'est toujours le cas aujourd'hui :  beaucoup de travail a été fait et une fin du charbon n'est plus taboue mais il faut d'abord trouver des solutions économiques pour l'ex-RDA.
En 2000, l'Allemagne n'a pas choisi la sortie du nucléaire contre la sortie du charbon, cette alternative n'existe que dans la tête de ceux qui veulent la critiquer. Les allemands n'avaient le choix qu'entre la sortie du nucléaire et le statu-quo.


Même mal inspiré, l'Energiewende a ouvert la voie


On peut éventuellement contester leur choix. Ce serait à mon avis une perte de temps : l'aversion des allemands pour le nucléaire est issue de leur histoire très particulière, nous n'avons pas forcément à la partager mais ce n'est pas non plus à nous de leur dicter la conduite à suivre. Encore une fois, une politique énergétique est avant tout un choix de société, elle découle de préférences subjectives, propres à chaque époque ou chaque population. Rien ne prouve que notre vision des choses soit supérieure à celle de nos voisins.

Il me semble cependant que nous pourrions nous entendre sur au moins un mérite de la transition énergétique allemande : elle a ouvert la voie. Lorsque j'étais étudiant à Supélec on nous apprenait qu'aucun réseau électrique ne pourrait supporter plus de 2% d'énergies intermittentes. Une dizaine d'années plus tard, le solaire et l'éolien représentent presque un tiers du mix électrique allemand avec parfois des incursions jusqu'à 80%...
Les allemands ont démontré par la pratique qu'un grand pays industriel peut dépendre massivement d'énergies renouvelables sans que ni son réseau électrique ni son économie ne s'effondrent. Je ne suis pas certain que la Chine, par exemple, investirait dans les renouvelables comme elle le fait aujourd'hui si l'Allemagne n'était pas passée en premier.

Le développement des énergies renouvelables n'a pas permis aux allemands de baisser significativement leur consommation de charbon - politiquement ils ne le pouvaient pas. Mais elle a montré au reste de la planète comment s'y prendre. Au lieu de perdre notre temps à questionner un choix qui ne nous appartient pas, nous ferions mieux d'essayer d'en apprendre quelque chose pour résoudre nos propres problèmes.


Publié le 21 février 2017 par Thibault Laconde

Illustration : By Crux (Own work) [CC BY-SA 2.5], via Wikimedia Commons


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[Analyse] Fin 2016, pour la première fois depuis 5 ans, la France a acheté de l'éléctricité à l'étranger

Entendons nous bien : importer de l'électricité n'à rien d'exceptionnel, notre pays le fait quotidiennement mais d'habitude nous vendons plus à nos voisins que nous n'achetons. En novembre 2016, cependant, le montant des importations a été supérieur au montant des exportations : la France a acheté pour 206 millions d'euros d'électricité et n'en a vendu que pour 179 millions, soit un déficit de 27 millions d'euros. En décembre rebelote avec un déficit de 21 millions d'euros.
C'est la première fois depuis la vague de froid de février 2012 que la France est obligée de payer ainsi pour se fournir en électricité.


La France perd sa place de première exportatrice d'électricité au profit de l'Allemagne


L'événement est remarquable. En effet, notre pays était jusqu'à l'année dernière le premier exportateur d'électricité européen (et probablement mondial). En 2015, nous avons vendu 72TWh à nos voisins et nous n'avons acheté que 9TWh, soit un solde net de 63TWh - l'équivalent de la production annuelle d'une petite dizaine de réacteurs nucléaires. Cet excédent a rapporté 2.3 milliards d'euros à la France.

En 2016, l'Allemagne a doublé la France pour devenir première exportatrice d'électricité en Europe
L'année dernière, les exportations d'électricité françaises se sont effondrées de 36% avec un solde de 39TWh. En valeur, la chute est encore plus brutale : -54%.
Cet essoufflement coûte à la France sa première place : l'Allemagne, dont les exportations ont été presque multipliées par 10 en 5 ans, est désormais la première exportatrice d'électricité européenne.

La baisse des exportations françaises s'explique par les problèmes techniques rencontrées par EDF : au deuxième semestre de 2016 jusqu'à un tiers des réacteurs français ont du être mis à l’arrêt.
Cette situation n'est pas inédite : en 2009-2010, EDF avait déjà connu une forte dégradation de la disponibilité du parc nucléaire. A l'approche de l'hiver 2009, 18 des 58 réacteurs nucléaires français étaient à l’arrêt et, les mêmes causes produisant les mêmes effets, les exportations d'électricité françaises s'étaient déjà effondrées.


Dégradation des termes de l'échange


Ces épisodes d'indisponibilités sont transitoires même s'ils sont probablement amenés à devenir de plus en plus fréquents avec le vieillissement du parc nucléaire français. Les chiffres révèlent cependant un autre phénomène peut-être plus préoccupant.
En novembre et décembre 2016 la France a été déficitaire en valeur (respectivement de 27 et 21M€) alors qu'elle était excédentaire en volume (de 528GWh en novembre et d'un tout petit 8GWh en décembre). Curieux, donc : nous vendons de l'électricité mais à la fin c’est nous qui payons...

Bilan des exportations d'électricité françaises en 2016, en volume (MWh) et en valeur (€)

Une seule explication possible : l'électricité que nous achetons est, en moyenne, plus chère que celle que nous vendons. Ce n'est pas nouveau mais l'écart a doublé en 2016.
En 2015, la France exportait à 37.6€/MWh en moyenne et importait à 44.2€/MWh. En 2016, la France ne vendait plus son électricité qu'à 32.5€/MWh en moyenne alors qu'elle achetait à 46.3€/MWh.
Pas de jaloux : nous sommes maintenant dans cette situation vis-à-vis de tous nos voisins sans exception. Tous nous vendent leur électricité plus chère qu'ils achètent la notre et pour tous l'écart se creuse. Mention spéciale à la perfide Albion qui parvient à nous vendre des mégawattheures deux fois plus chers que ceux qu'elle nous achète.

La France exporte de l'électricité à bas coût et importe de l'électricité chère

Il y a probablement plusieurs explication à ce phénomène. L'importance du parc nucléaire français est l'une d'elle : avec le développement des renouvelables, le prix de l'électricité devient plus volatil, or un réacteur nucléaire est peu manœuvrable, il ne peut pas être mis en route pour profiter d'un prix de l'électricité momentanément élevé, pas plus qu'il ne peut être arrêté si les cours descendent pour quelques heures en dessous de son coût de fonctionnement.
En d'autres termes, qu'elle demande ou offre de l'électricité la France est obligée de prendre le prix qui lui est proposé là où les pays qui disposent d'un parc plus flexible ont l'alternative d'augmenter ou réduire leur production. Il n'est donc pas étonnant que nous soyons les dindons de la farce.

Comme d'habitude, les données utilisées peuvent être consultées ici. Tous les chiffres utilisés dans cet article sont tirés de la base de données des douanes (utilisez le code NC8 27160000 pour les retrouver).


Publié le 16 février 2017 par Thibault Laconde


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