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[Infographie] Chaos climatique : comment le réchauffement destabilise déjà la planète

Perpétrées quelques jours avant l'ouverture de la COP21, les attentats du 13 novembre 2015 ont fait entrer en collision deux thèmes qui se rencontraient rarement : terrorisme et changement climatique. Il ne s'agit pas que d'une affaire d'agenda : comme de nombreux commentateurs l'ont souligné au lendemain des attaques, le changement climatique a joué un rôle dans la déstabilisation de la Syrie et la montée de Daesh.

Ce cas n'est pas unique. Même si le changement climatique, pas plus qu'aucun autre facteur politique, social, économique ou culturel pris isolément, ne peut pas être rendu seul responsable d'un conflit, son rôle dans le déclenchement ou l'aggravation de crises est d'ores-et-déjà visible. Un monde qui se réchauffe est un monde plus violent.

Infographie : à la veille de la COP21, liens entre changement climatique et conflit, guerre ou terrorisme


Sécheresse et guerre civile : le cas d'école syrien


Entre 2006 et 2010, la Syrie a connu sa sécheresse la plus sévère jamais enregistrée. Le Croissant Fertile a toujours vécu dans l'alternance de périodes sèches et humides mais depuis le début du XXe siècle on observe une baisse des précipitations et une hausse marquée des températures dans la région :
La syrie connait une baisse des précipitations depuis le début du XXe siècle et des sécheresses plus fréquentes
Précipitations, température et sécheresses dans le Croissant Fertile (source)
Ces tendances sont cohérentes avec les réponses des modèles climatiques à une augmentation de la concentration en gaz à effet de serre et elles devraient se poursuivre à l'avenir. Il n'est pas possible d'affirmer avec certitude que la sécheresse des années 2006-2010 a été causée par le réchauffement climatique mais les modèles nous disent qu'en modifiant le climat nous avons rendu deux fois plus probable un phénomène de cette ampleur.

Cette sécheresse a détruit une grande partie des récolte et des troupeaux. La production d'orge, par exemple, a baissé de 67%, la production de blé de 82% dans les zones non-irriguées... Or l'agriculture employait à l'époque 40% de la population syrienne, près de 1.5 millions de syriens ont été obligés de quitter leurs fermes pour se réfugier en ville, bouleversant leurs modes de vie et faisant augmenter rapidement le taux de chômage. La sécheresse a aussi entraîné une hausse des prix alimentaires et des conflits pour l'accès à l'eau, aggravés par la politique du gouvernement Syrien privilégiant des cultures d'exportation comme le coton.
Il est difficile de faire la part des multiples raisons qui ont conduit à la guerre civile syrienne. Mais il est évident que le mécontentement né de cette situation a joué un rôle dans le soulèvement de 2011.


Le climat multiplicateur de crise au Mali


Au cours de la seconde moitié du XXe siècle, les précipitations ont très fortement baissé dans la région sahélienne. La encore, les modèles pointent du doigt les forçages anthropiques du climat et prévoient une aggravation de la situation à l'avenir.
les précipitations ont fortement baissé depuis un siècle au sahel, le forçage anthropique du climat est en partie responsable
Le Mali a été affecté par la sécheresse en 2010, comme l'ensemble de la bande sahélienne, et de nouveau en 2012. Ces épisode ne sont peut-être pas à l'origine de la déstabilisation du pays et de la guerre de 2012-2013 mais ils ont agis comme multiplicateur, amplifiant la gravité de la crise. Lorsque l'insurrection touareg a repris dans le nord du pays, elle s'est ajoutée à la famine pour pousser les maliens sur les routes : en 2012, selon le Haut Commissariat aux Réfugiés, 350.000 personnes ont fuit vers les pays voisins et 200.000 ont été déplacés à l'intérieur du pays. Le coup d'état militaire du 22 mars 2012 se voulait une réponse à cette situation mais il a eu pour effet d'interrompre les aides étrangères dans un moment de grande vulnérabilité. Le chaos qui a suivi a accéléré la chute du Nord-Mali et l'implantation de militants islamistes, conduisant finalement à l'intervention française.

Il est intéressant de noter que, de même que la Syrie passait il n'y a pas si longtemps pour un îlot de stabilité au Proche Orient, le Mali était régulièrement cité en exemple pour sa transition démocratique et son dynamisme économique. A posteriori ces États nous apparaissent faibles et condamnés à l'instabilité mais peu de gens aurait tenu ce discours il y a seulement 5 ans.


Tensions autour des fleuves asiatiques

 
Nous avons déjà eu l'occasion d'en parler, le changement climatique va avoir des impacts sur le régime des fleuves d'une part parce qu'il modifie la répartition et la quantité des précipitations et d'autre part parce que les glaciers, qui servent de réserves et de régulateur du débit, reculent. Dans ces conditions, la question de la répartition de l'eau se pose, en particulier pour les fleuves transfrontaliers.
Ces tensions sont particulièrement fortes en Asie : les glaciers de l'Himalaya sont les troisièmes réserves d'eau douce de la planète (après les calottes polaires nord et sud) et les fleuves qui y prennent leurs sources alimentent de centaines de millions de personnes tout en coupant des frontières déjà conflictuelles. Le Gange et ses affluents, par exemple assurent l’approvisionnement en eau de 400 millions de personnes en traversant quatre pays (Chine, Népal, Inde et Bangladesh).

Pour ne citer qu'un seul exemple, le projet de barrage de Rogun au Tadjikistan est une source de tension régulière avec l'Ouzbekistan qui se trouve en aval et dépend du débit de la rivière Vakhsh pour l'irrigation de ses cultures, notamment le coton. La rareté de l'eau est déjà considérée comme le principal obstacle au développement en Asie Centrale et les tensions s'aggravent alors que le changement climatique rend plus probable des vagues de chaleurs comme celle qui a touché la région en 2010.

Katrina ou le potentiel de disruption d'un événement climatique


Encore une fois, il est impossible de dire de façon certaine qu'un événement ponctuel est causé par le changement climatique cependant les modèles climatiques prévoient des ouragans plus violents (mais pas plus fréquents) et  les dernière décennies ont connu un nombre inhabituel d'ouragans de catégorie 4 et 5.
C'est dans cette tendance qu'il faut replacer Katrina, une des plus puissante tempête à avoir touché les États-Unis. Le lundi 29 août 2005, Katrina s'abat sur la Louisiane et sur la Nouvelle-Orléans, une ville qui se trouve en partie sous le niveau de la mer. Sous le choc, 53 digues cèdent et 80% de la ville est inondée avec parfois des hauteurs d'eau de plusieurs mètres.

Le décompte des victimes fait état de 1464 morts. De façon peut-être encore plus préoccupante, la catastrophe a provoqué une vacance du pouvoir et des réactions dictées par les préjugés raciaux. Les journalistes présents sur place ont rapporté des vagues de meurtres et de viols qui se sont avérées imaginaires, tout comme les pillages à grande échelle. Certaines villes ont refusé d'accueillir les réfugiés, allant même parfois jusqu'à repousser les armes à la main les survivants qui fuyaient à pied.
Le 31 août, la gouverneure de Louisianne déclarait l'état d'urgence, le 2 septembre elle faisait appel à l'armée pour rétablir l'ordre à la Nouvelle Orléans. Jusqu'à 46.000 soldats ont été déployés dans la ville.

Ce désastre illustre à quel point un phénomène climatique peut être déstabilisant même pour un pays aussi avancé que les États-Unis. L'absence du pouvoir et le sentiment d'abandon des populations l'exacerbation des tensions préexistantes dans la société, la dissolution des solidarités au sein même d'un État... Peut-être surestimons-nous notre capacité de résilience alors que ces phénomènes sont appelés à devenir plus fréquents ?

Publié le 20 novembre 2015 par Thibault Laconde



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L'inspection du travail à la Croix Rouge, et après ? Plaidoyer pour une responsabilité sociétale des ONG

Responsabilité sociale et environnementale à la croix rouge et dans le secteur associatif
Comme vous le savez si vous faites partie de mes lecteurs les plus fidèles, j'ai été jusqu'en décembre 2014 responsable du développement durable chez Action contre la Faim (voir ici). A ce titre, j'ai beaucoup travaillé sur les pratiques environnementales et sociales des associations et j'ai eu l'occasion d'échanger sur ces sujets avec de nombreux responsables d'ONG.
Autant vous dire que j'observe les déboires actuels de la Croix Rouge avec beaucoup d'attention, et quelques remarques...

"Violence des échanges en milieu associatif"


D'abord les faits : alertée par un délégué du personnel, l'inspection du travail est allée enquêter au siège de la Croix Rouge Française à Paris. Elle y a dégoté de très nombreuses irrégularités, principalement des journées dépassant la durée maximale autorisée par le code du travail : 3300 pour la seule année 2014. Et l'addition risque d'être salée, entre les amendes et les indemnités, la Croix Rouge devrait débourser 11 millions d'euros alors qu'elle peine déjà à équilibrer son budget...
Mais le pire, sans doute, pour l'ONG, c'est que le rapport de l'inspection du travail s'est retrouvé dans la presse qui, à la suite du Parisien, l'a copieusement commenté et continue joyeusement au moment où j'écris. Il est probable que cet épisode laissera des traces sur l'image de l'organisation et diminuera son attractivité auprès des donateurs, des salariés et des bénévoles. C'est malheureux pour la Croix Rouge qui est loin d'être la seule ONG a prendre des libertés avec le droit du travail.

C'est que les travailleurs associatifs sont généralement des gens très engagés qui ont tendance à accepter beaucoup plus qu'ils ne devraient les heures supplémentaires non-payées, les contrats précaires à répétition ou les licenciements abusifs...  Le secteur associatif a d'ailleurs connu plusieurs conflits au cours des mois passé : vous avez peut-être entendu parler d'Aides, du WWF, de SoliCités... Derrière ces mouvements collectifs qui ont fait quelques encarts dans la presse, se cachent tous les cas individuels, souvent tabous au sein même des associations.
Si on ajoute les problèmes de gouvernances et les questions environnementales, rares sont les organisations qui, même en menant de très belles actions, n'ont pas quelques cadavres dans leurs placards.


La mission sociale n'excuse pas tout, au contraire


Sans surprise, la Croix Rouge s'est retranchée derrière la ligne de défense traditionnelle de l'ONG prise la main dans la sac : "Oui, j'ai fauté. Mais, voyez-vous, je sauve des vies".
C'est vrai qu'une partie des mauvaises pratiques peut sans doute s'expliquer par les conditions de travail des associations, dont les interventions humanitaires d'urgence sont un exemple paroxysmique... mais finalement assez rare. Dans de nombreux cas, il s'agit seulement de négligences excusées à bon compte au nom de la mission sociale de l'organisation.

D'ailleurs cette rhétorique touche vite ses limites : ce que l'inspection du travail reproche à la Croix Rouge, c'est une organisation "pathogène",  "préjudiciables à la santé physique et mentale" des salariés. Est-ce vraiment des conditions permettant d'aider efficacement qui que ce soit ?
C'est un secret de polichinelle que les humanitaires ont un vrai problème de gestion des ressources humaines : épuisement, maladie, burn-out, conduites à risques... écourtent beaucoup trop de carrières, gaspillant les potentiels et les compétences. Dans de nombreuses organisations, le taux de turn-over atteint 60 ou 70% au bout de 3 ans, il dépasse parfois 95% pour les postes de terrain.
Comment alors avoir une action efficace ? Comment apprendre à connaître les personnes que l'on aide ? Développer une expertise ? Impossible... Pire, le recrutement et la formation deviennent de véritables gouffres, engloutissant les budgets, le temps et l'énergie de l'organisation.

Assurer des conditions de travail décentes ne nuit pas à la réalisation des missions des ONG. Au contraire, c'est une condition indispensable pour garantir un fonctionnement efficace et des programmes de qualité. Il en va de même pour d'autres sujets tout aussi négligés par les associations comme leurs impacts sur l'environnement.


Vers une responsabilité sociétale des associations


Il s'agit donc de trouver un équilibre entre la volonté louable de consacrer toute son énergie aux missions, désir souvent partagés par les salariés au point de se mettre en danger, et la nécessité de gérer durablement les organisations. Comment faire ?
Comme souvent en France, on parle déjà de faire une loi... Mais l'encadrement juridique n'est pas la solution à tous les problèmes : il peut fixer des règles générales mais les conditions d'intervention des ONG nécessitent aussi de la souplesse, les humanitaires notamment doivent être prudents lorsqu'ils projettent leurs standards sur les pays où ils interviennent. Et puis ce serait oublier les très nombreux salariés étrangers des ONG : je doute que le droit du travail centrafricain ou népalais offre des solutions satisfaisantes...

Le respect du droit applicable, en France comme dans les pays hôtes, est évidemment incournable. Le cas de la Croix Rouge montre qu'il reste parfois du travail...
Mais ce n'est pas suffisant : je crois qu'il est de la responsabilité des organisations d'assurer la santé et la sécurité de leurs salariés mais aussi de l'ensemble de leurs parties-prenantes : bénévole, prestataires, riverains, bénéficiaires... Bref ce que les entreprises ont pris l'habitude d'appeler leur responsabilité sociétale. Même si c'est difficile à entendre, le secteur marchand est en avance dans ce domaine, il a accumulé de l'expérience et développé des méthodes et des bonnes pratiques dont les associations seraient bien inspirées de se saisir. Ne serait-ce que pour ne pas laisser s'élargir le fossé entre leurs pratiques sociales et environnementales et celles des entreprises.

Plutôt que d'attendre la prochaine crise sous la menace de l'opinion et du législateur, les ONG doivent apprendre à porter un regard critique sur elles-mêmes et accepter de se saisir des expériences existantes pour définir ensemble un cadre de bonnes pratiques adapté à leurs situations particulières. Loin d'être en contradiction avec leurs missions, cela renforcerait leur crédibilité et participerait, au moins par l'exemple, à l'accomplissement de leurs mandats.
Espérons que les mésaventures de la Croix Rouge aideront au moins à cette prise de conscience...


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Business & Climate Summit : ce qu'il faut en retenir

1) On est d'accord sur les principes


Tous les intervenants se sont entendus sur au moins quelques points : l'objectif de zéro émissions pour la seconde moitié du siècle, l'absurdité des subventions aux énergies fossiles, la nécessité d'un prix du carbone et urgence de se préparer aux effets du réchauffement. Rien de bien révolutionnaire mais ce consensus est quand même remarquable de la part de la trentaine de PDG et de ministres intervenus hier.

2) Un peu moins sur les détails...


Mais le consensus s'arrête vite lorsqu'on commence à creuser : A quelle date les émissions de gaz à effet de serre devront-elles avoir disparu ? Quels sont les moyens à mettre en oeuvre ? Quel prix donner au carbone ? Selon quels mécanismes ?
En particulier, il y a une fracture évidente entre ceux qui demandent une taxe sur le carbone et ceux qui croient encore aux permis négociables et aux marchés.
Sur ce sujet, on notera la position d'Angel Gurria (le secrétaire général de l'OCDE) qui défend vigoureusement une taxe carbone en soulignant que le marché de crédits négociables n'a manifestement pas fonctionné en Europe. Je doute que tout le monde dans la salle ait partagé son avis.
 

3) Les pétroliers génés aux entournures


Evidemment cette ébauche de consensus remet directement cause le business model de certaines industries. C'est le cas notamment du secteur des hydrocarbures qui était pourtant bien représenté. Pour eux, l'exercice a vite montré ses limites.
On peut aussi ranger dans cette catégorie le ministre du pétrole de l'Arabie Saoudite qui, malgré une formule fracassante, s'est employé à montrer qu'il ne faut surtout rien faire pour diminuer la consommation d'hydrocarbures.
Les pétroliers ne sont pas les seuls pollueurs me direz vous. Oui, mais ils ont été les seuls à ne pas assumer leurs contradictions. Des opérateurs de centrales à charbon ont également eu la parole mais eux au moins ont admis la nécessité d'un changement.


4) Des politiques français au taquet


François Hollande et Ségolène Royal sont intervenus le premier jour, respectivement en ouverture et en cloture de la journée, et Laurent Fabius a conclu le sommet. Belle mobilisation gouvernementale...
Le président a tenté de donner un cahier des charges (on pourrait peut-être dire une liste au Père Noel) aux entreprises avant la COP21. La ministre de l'écologie a dressé un tableau de l'ensemble des aspects de la lutte contre le changement climatique, sujet sur lequel elle était manifestement à l'aise. Leurs interventions m'ont paru assez encourageantes.


5) Les patrons français ont un besoin urgent de cours d'anglais

Les Haïtiens ont-ils été livrés au choléra pour préserver la pureté de leurs rivières ?

Le 12  janvier 2010, Port-au-Prince est ravagé par un séisme. Le bilan est de plus de 230 000 morts, 300 000 blessés et 1,2 million de sans-abris. Il s'ensuit une forte mobilisation humanitaire, mais en octobre 2010 des cas de choléra sont découverts dans le nord de Port-au-Prince. L’épidémie, la première en plus d’un siècle à Haïti, se propage très rapidement, en un an elle touche un demi-million de personnes et fait 6631 morts. Il faudra plusieurs années pour en venir à bout.

Derrière cette histoire tragique se cache un scandale révélé par le groupe d’experts indépendants mandaté par l’ONU pour découvrir l'origine de l'épidémie : selon toute vraisemblance, le vibrion cholérique est parti d'un camp de la MINUSTAH à Mirebalais qui abritait un contingent de casques bleus népalais via la contamination d'un affluent de l'Artibonite par des matières fécales.


Choléra, javel et principe de précaution : un scandale dans le scandale ?


Est-ce tout ? Non, si on en croit un article publié en 2013 par le chimiste et vice-président de l’Académie des sciences Bernard Meunier et repris récemment par le sociologue Gerald Bronner pour justifier son opposition au principe de précaution.
D'après eux, le traitement de l'eau au chlore aurait permis d’arrêter l'épidémie mais il a été retardé par crainte de l'impact environnemental de ce procédé : "Principe de précaution oblige, nous dit M. Meunier, de nombreux “responsables”, entourés de bouteilles d’eau importées, ont voulu protéger les populations haïtiennes, qui n’avaient que les rivières contaminées comme seules sources d’eau, des dangers de l’eau de Javel et des produits chlorés". Et M. Bronner de renchérir : "il fallut attendre 5 000 morts et un article de la revue Science qui tirait la sonnette d’alarme, pour qu’on en revienne à des considérations sensées. On purifia les eaux avec de l’eau de Javel et l’épidémie s’interrompit".
Cette histoire a connu un certain succès, apparaissant dans Valeurs actuelles, Le Figaro... et sur des sites web liés à l'industrie chimique.

Mais tout ceci est faux, pur fantasme, pure propagande comme l'a établi le Monde. Les documents des agences de l'ONU (OMS, UNICEF...) et les rapports des ONG montrent que la chloration des eaux a été une des premières mesures mises en place pour tenter de juguler l'épidémie. Quand à l'article de la revue Science évoqué à l'appui de cette thèse, il ne fait tout simplement aucune mention de l'usage du chlore.


Les pauvres, caution pour s'en prendre à l'environnement


On pourrait développer sur les scientifiques dévoyés, ou peut-être juste paresseux, qui prêtent leurs noms à ce type de fables, mais ce n'est pas le sujet (si vous êtes déçu, vous pouvez continuer en lisant cet article). Ce qui m'intéresse ici, c'est plutôt ce que cet épisode dit des liens entre humanitaire et environnement.

Le premier constat c'est que les activités humanitaires, et d'une manière générale les conditions de vie dans les pays les moins avancés, peuvent devenir un terrain d'affrontement dans la bataille idéologique entre pro- et anti-environnement.

Ce n'est pas vraiment une surprise. J'avais déjà observé ce raisonnement dans un ouvrage de la même facture que ceux cités plus haut : protéger l'environnement ce serait condamner les pauvres à rester sous-développés.
Il m'avait semblé suffisamment remarquable pour que je lui donne un nom : l'argument de la lampe à pétrole, par analogie au retour à la bougie : "Si nous décidons de nous passer de nucléaire/gaz de schiste/charbon [rayez la mention inutile] nous condamnons les africains à ne jamais accéder à une énergie moderne". Cet argument est puissant parce qu'il met en conflit deux idées généreuses : protéger l'environnement vs. aider les plus défavorisés. Si on peut à la rigueur accepter des sacrifices pour soi-même, comment en imposer aux autres surtout parmi les plus pauvres ?

Dans cette perspective, il est logique de tenter de montrer une contradiction entre la satisfaction de besoins essentiels et immédiats (santé, nourriture, eau...) et la préservation de l'environnement.


Que nous apprend cet épisode sur les liens entre environnement et humanitaire ?

 
Même si en l’occurrence tout est faux, cette contradiction peut parfois exister. Elle oblige alors à des choix difficiles mais pas ceux auxquels pensent MM. Meunier et Bronner. Dans une situation d'urgence humanitaire, personne n'envisage de protéger l'environnement au détriment de l'humain. Mais il faut parfois prévenir des dégradations irréversibles de l'environnement (désertification, épuisement des acquières, pollution persistante...) pour assurer à long-terme la survie des populations et leur développement. Une chose doit être bien claire : les humanitaires protègent la nature uniquement dans la mesure où cela participe à la protection des populations.

Et ici le principe de précaution a sa place. Il est curieux que M. Bronner qui traite justement de ce principe ne s'attarde pas sur l'origine de l'épidémie. En déversant des eaux usées insuffisamment traitées dans une rivière et en ne s'assurant pas que les casques bleus népalais n’étaient pas porteurs du vibrion cholérique, l'ONU a manqué deux fois au principe de précaution et c'est la conjonction de ces deux manquements qui a conduit à l'épidémie.
Ce que cet épisode démontre, à l'exact opposé de la thèse de M. Bronner, c'est que dans un contexte de crise comme celui qui a suivi le séisme de 2010, l'application du principe de précaution est un devoir absolu. Pourquoi ? Parce que les systèmes d'alerte et de prévention sont désorganisés, les capacités de réponses déjà débordées, la population est dans une situation précaire et qu'une négligence qui aurait pu être bénigne en temps normale dévient vite dramatique.

Et je ne peux pas terminer sans relever la mention des "bouteilles d'eau importées", aparté de M. Meunier manifestement destinée à jeter l'opprobre sur le personnel humanitaire intervenu en Haïti. J'aimerais le rassurer à ce sujet : Action contre la Faim utilise des filtres en céramique pour traiter l'eau de boisson de ses expatriés. Il peut venir le constater par lui-même, si toutefois la vérification de ses sources lui laisse un peu de temps : je pense qu'un séjour dans un contexte d'urgence humanitaire lui apprendrait beaucoup.

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Crédit photo : By Oxfam East Africa (Flickr: An Oxfam cholera prevention float) [CC-BY-2.0], via Wikimedia Commons

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Responsabilité sociale et environnement dans l'humanitaire : ACF publie ses engagements et son expérience

Une fois n'est pas coutume, cet article assume l'autopromotion... Voici un peu plus de trois ans que je travaille sur la responsabilité sociale et environnementale d'Action contre la Faim - il s'agit d'une des toutes premières démarches de ce type dans le secteur humanitaire et en tous cas de la première en France. Lorsqu'elle s'est ébauchée autour de 2010, l'organisation a choisi d'être prudente dans sa communication : il s'agissait d'améliorer réellement le fonctionnement d'ACF, pas de se repeindre en vert à bon compte.
Après plusieurs années de travail, nous avons aujourd'hui une démarche RSE solide et bien ancrée dans l'organisation. Notre expérience commence à intéresser d'autres organisations qui se lancent dans la réflexion et, parfois, l'action. Dans ce contexte, Action contre la Faim a enfin décidé de créer une page consacrée à la responsabilité sociale et à l'environnement dans l'humanitaire sur son site.

De nombreux documents vont y être publiés, y compris les engagements pris par ACF, des résultats d'études notamment de bilans carbones et des synthèses techniques et des retour d'expérience sur la mise en place concrète de projets.

N'hésitez pas à y jeter un coup d’œil pour comprendre pourquoi même une organisation humanitaire doit veiller à ses performances sociales et environnementales et surtout commente faire.
Et si vous souhaitez soutenir ce travail, vous pouvez le faire connaitre et le partager via les les réseaux sociaux.


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Prendre en compte l'environnement dans une organisation humanitaire, pourquoi et comment ?

J'ai été invité aujourd'hui au Salon des Solidarités pour parler de la prise en compte de l'environnement dans l'humanitaire. Je vous propose ici, tel que j'ai pu le reconstituer, le verbatim de cette conférence.

J'interviens après deux ONG (le GERES et Bolivia Inti) qui placent la protection de l'environnement au cœur de leurs actions. Mais qu'en est-il pour une organisation comme Action contre la Faim dont le mandat ne fait pas explicitement référence à cette question ? Doit-elle aussi se préoccuper de son environnement ?
Vous vous en doutez, je vais essayer de vous convaincre que oui. J'expliquerai ensuite ce que signifie pour ACF "prendre en compte l'environnement" et quelques-unes des difficultés que cela soulève. Enfin je vous décrirai les grandes lignes de notre démarche de responsabilité sociale et environnementale.

Pourquoi  les humanitaires devraient-ils se préoccuper d'environnement ?


Il ne vous aura pas échappé que même étymologiquement, il y a une contradiction entre les termes "humanitaire" et "environnement". D'un coté "les personnes qui s'intéressent au bien de l'humanité, cherchent à améliorer la condition de l'homme" de l'autre "l'ensemble des éléments qui entourent notre espèce"... dire qu'un humanitaire se préoccupe d'environnement, ça ressemble beaucoup à une oxymore.
Je pense qu'il est bon de garder ce constat à l'esprit et d'assumer que, quoi qu'il arrive, le rôle des humanitaires est de préserver des vies humaines avant de préserver la nature.

Ceci dit, il existe tout de même de bonnes raisons pour que les humanitaires se préoccupent de leur environnement. J'en compte quatre :
  1. D'abord, c'est le plus évident, parce que nous y sommes obligés. Notre action est régie par de nombreuses règles : réglementations locales, droit international, exigences des bailleurs de fonds, "droit mou" constitué par nos chartes, nos principes humanitaires, nos codes de conduite... Dans chacune de ces catégories se trouvent des règles qui nous obligent à un minimum de considération pour notre environnement.
    On peut citer par exemple dans la première catégorie l'article 75 de la loi Grenelle 2 qui oblige les organisations de plus de 500 salariés à faire un bilan des émissions de gaz à effet de serre. Dans la seconde catégorie - les règles bailleurs - le critère d'évaluation "développement durable" utilisé par l'Agence Française de Développement. Et dans la troisième, le principe de "ne pas nuire" ou l'exigence de transparence de la charte d'ACF.
  2. La seconde raison, c'est la gestion des risques. Ne pas prendre en compte l'environnement expose votre organisation à des risques, par exemple des risques d'image, des risques financiers (amendes, remise en état...) ou des risques sanitaires et sociaux...
    Mais surtout ne pas prendre en compte l'environnement expose les populations qui vous entourent à de graves risques. On pourrait citer des dizaines d'exemples, je ne vais en rappeler qu'un - dont nous n'avons à mon avis pas encore pris toute la mesure : la crise du choléra en Haïti. Le rapport du groupe d'experts indépendants de l'ONU a établi que l'épidémie était vraisemblablement partie d'effluents d'un camps de la MINUSTAH rejetés dans un affluent de l'Artibonite. Au départ, on a bien un problème environnemental, assez bénin d'ailleurs : une mauvaise gestion des eaux usées. Et à l'arrivée, il y a près de 8.000 morts, c'est-à-dire en ordre de grandeur autant que la catastrophe de Bhopal, la pire catastrophe industrielle de l'histoire !
  3. La troisième raison est un peu plus positive : prendre en compte l'environnement permet d'améliorer l'efficacité de l'aide. D'abord, parce que lorsque vous réduisez vos émissions de polluants, vos consommations d'énergie ou de matières premières, lorsque vous faites la chasse aux gaspillages... vous réduisez votre empreinte environnementale mais vous devenez aussi une organisation plus sobre, qui sera capable de faire plus avec les mêmes moyens.

    Un groupe électrogène rencontré en mission : performance environnementales
    et économie de carburant garanties...
    Ensuite parce que l'efficacité d'une organisation humanitaire ne se juge pas seulement au nombre de vies sauvées. Dans les années 90, ACF avait un slogan que j'aime beaucoup : "sauver les vies menacées, protéger les vies sauvées". Et c'est vrai que si vous portez secours à une population et que vous leur laissez ensuite un environnement dévasté, incapable de satisfaire leurs besoins ou dangereux pour leur santé, vous avez manqué votre objectif, et de très loin. Vous êtes là pour sauver des vies, mais vous devez aussi, pour reprendre une expression d'André Briend, assurer "la qualité de la survie".
  4. Enfin, prendre en compte l'environnement permet d'améliorer l'utilité sociale de votre organisation. Qu'est-ce que cela signifie ? Tout simplement que le bilan de votre organisation ne se juge pas seulement sur les effets de ses programmes. Votre fonctionnement aussi a des impacts sur la société et l'environnement. En les prenant en compte, par exemple en adoptant des pratiques d'achats responsables, vous allez créer ce que l'on appellerait dans le secteur marchand des externalités positives et ainsi améliorer le bilan global de votre organisation. A l'inverse évidemment, si vous négligez cette question, votre fonctionnement pourra avoir des impacts négatifs qui effaceront en partie les effets positifs de vos programmes.
En conclusion, ce que vous devez retenir si vous voulez convaincre au sein de vos propres organisations, c'est que les humanitaires ne protègent pas la nature pour protéger la nature mais parce que, à terme, cela leur permet de sauvegarder les conditions de vie et la santé des populations.

ONG humanitaires et associations de protection de l'environnement : vers une convergence ?

Energie et developpement - "typhoons start here" action de Greenpeace à Belchatow en Pologne
Il y a des coïncidences qui frappent l'esprit : le vendredi 8 novembre 2013, alors que les délégations du monde entier convergeaient vers Varsovie pour le 19e sommet international sur le climat,  les Philippines étaient frappées de plein fouet par le typhon Haiyan - la plus puissante tempête tropicale jamais enregistrée.

Dans la nuit du 8 au 9 novembre, pendant que les organisations humanitaires rappelaient leurs salariés partis en week-end et se préparaient à une des plus importantes interventions des dix dernières années, des militants de Greenpeace projetaient un slogan sur une cheminée de la centrale polonaise de Belchatow, la plus grande centrale à charbon d'Europe : "les typhons commencent ici".

 

Protection de la nature et action humanitaire : deux facettes d'un même combat


Les organisations humanitaires et les associations de protection de l'environnement se sont toujours retrouvées autour des catastrophes naturelles : les unes s'efforçant de prévenir leur apparition, les autres de secourir les victimes. Ce qui est radicalement nouveau c'est le rapprochement dans le temps de ces deux combats.

Lorsque l'on parle de changement climatique, d'épuisement des sols ou de raréfaction de l'eau, on pense encore trop souvent que ces problèmes seront ceux de nos petits-enfants. Ce n'est plus le cas, et les humanitaires peuvent en témoigner : les crises sur lesquelles ils interviennent sont pratiquement toutes à un degré ou à un autre des crises écologiques. C'est évidemment vrai des famines ou des sécheresses mais c'est aussi le cas de la plupart des conflits : le Programme des Nations Unies pour l'Environnement estime que près de la moitié d'entre eux sont causé par l'exploitation de ressources naturelles.