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Le nouveau paysage climatosceptique américain

Interrogés par le Sénat, les poids-lourds du gouvernement Trump ont tous reconnu l'existence du changement climatique et le rôle de l'homme. Dans les cabinets des élus les plus radicaux, dans les tabloïds de Rupert Murdoch et au fond des entrailles du web, une contre-offensive se prépare. Une bataille d'arrière-garde, peut-être la dernière ?


La victoire de Trump laisse les extrémistes isolés au sein de la droite américaine


En apparence, l'élection de Donald Trump est un triomphe pour tous ceux qui depuis des années s'opposent à la politique climatique menée par Barack Obama. Le nouveau président s'est régulièrement attaqué au consensus scientifique dans les termes outranciers qu'il affectionne tant et dans l'heure qui a suivi son arrivée au pouvoir il a annoncé la fin du Climate Action Plan et la relance des projets d'énergies fossiles.

Cependant on ne peut pas s'empécher de remarquer que les nominés de l'administration Trump ont tous, ou presque, reconnu l'existence du changement climatique et le rôle des activités humaines lors de leurs auditions devant le Sénat. Cette position reflète l'évolution de l'opinion américaine : même parmi les électeurs de Donald Trump, ceux qui doutent du changement climatique sont largement minoritaires.
Scott Pruitt, futur patron de l'agence de protection de l'environnement, qui passe pourtant pour un opposant acharné de la lutte contre le changement climatique, a par exemple reconnu que "la science nous indique que le climat change et que les activités humaines ont un impact sur ce changement." Rex Tillerson, ex-PDG d'Exxon Mobil et nouveau Secrétaire d’État, a affirmé que "le risque d'un changement climatique existe. Et que ses conséquences seraient suffisamment sérieuses pour rendre des actions indispensables. Le débat public semble principalement porter sur la nature de ces actions." 

Ces déclarations peuvent sembler bien tièdes, elles tranchent pourtant nettement avec le rejet radical du consensus scientifique sur le climat qui semblait encore récemment la marque de fabrique du parti républicain. L’inénarrable James Inhofe a semblé bien seul lorsqu'il a essayer de transformer l'audition de Scott Pruitt en une tribune contre la "fraude" climatique. Et il n'a obtenu aucun signe de sympathie de la part du futur patron de l'EPA.
Globalement, les futurs membres du cabinet Trump ont posé les bases d'un débat sain, dans lequel les politiques acceptent le consensus scientifique et se concentrent sur leur domaine de compétence : les actions à mettre en place et les moyens à y consacrer. On n'est pas tiré d'affaire pour autant mais c'est un vrai progrès.


Vers un baroud d'honneur au printemps ?


Évidemment cette évolution du discours a de quoi enrager la poignée d'individus qui mènent une guerre personnelle contre l'idée même de changement climatique anthropique.
Myron Ebell en a offert un exemple éclatant la semaine dernière. Lobbyiste engagé de longue date contre toute politique climatique et pressenti pour diriger l'EPA avant semble-t-il de tomber en disgrâce, Ebell s'est offert une tournée européenne au cours de laquelle il n'a cessé de mettre la pression sur le président Trump, allant jusqu'à prédire un affrontement Trump-Tillerson sur la sortie de l'Accord de Paris.

Cet épisode montre qu'il existe une fracture au sein de la droite américaine entre ceux qui acceptent les conclusions des scientifiques sur le climat et ceux qui les rejettent. Et que les premiers semblent l'emporter sur les seconds.
Mais ceux-ci n'ont certainement pas dit leur dernier mot. Ils bénéficient tout de même d'une dynamique avec l'élection de Donald Trump et ils peuvent encore compter sur un réseau d'organisations et d'individus aguerris par des années d'activisme.

Une première contre-offensive semble déjà prendre forme en ciblant tout particulièrement la NOAA, l'agence océanographique américaine. Dimanche dernier, le Mail on Sunday, un tabloïd britannique, clamait :

Les données de la NOAA manipulées pour forcer l'adoption de l'Accord de Paris sur le climat ? Article du "mail on sunday" attaquant la NOAA.
"Révélations : Comment les chefs d’États du monde entier ont été trompés sur le changement climatique"

Rien que ça...

Je ne reviens pas en détail sur le fond de l'article. Il a été largement démonté ailleurs et on a pu se rendre compte qu'il repose essentiellement sur l'incapacité du journal à comprendre l’échelle d'un graphique.
Comme il se doit, ce pseudo-scoop a été salué par le Comité des sciences de la Chambre des représentants, qui s'illustre en citant plus souvent des sites complotistes que des revues scientifiques. Il fera sans doute un excellent angle d'attaque pour mettre la recherche publique américaine au ban des accusés et vilipender l'Accord de Paris dans les prochaines semaines.

La pression va probablement continuer à monter. On peut s'attendre à ce qu'elle culmine en avril, en effet :
  • L'objectif principal est de mettre la pression sur Donald Trump pour qu'il tienne sa promesse et sorte de l'Accord de Paris dans les 100 premiers jours de son mandat donc au plus tard mi-avril,
  • Le 22 avril, se dérouleront un peu partout dans le monde des marches pour la science qui mettront probablement le climat et d'autres sujets scientifiques controversés dans l'actualité,
  • Sans oublier que le 23 avril, nous autres français auront peut-être l'honneur douteux d'avoir au second tour de la présidentielle une candidate qui a voté contre la ratification de l'Accord de Paris.
Tout le monde sur le pont et haut les cœurs ! Le négationnisme climatique tel que nous l'avons connu depuis une vingtaine d'années est en voie de disparition, y compris dans son bastion du parti républicain. Ce que nous allons vivre maintenant est peut-être son dernier spasme.


Publié le 7 février 2017 par Thibault Laconde


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La taxe carbone, une idée neuve ?

Manifestation contre la taxe carbone australienne : mettre en place une taxe pigouvienne est politiquement difficile car elle fait toujours des perdants.
Ça n'a pas traîné : dès le premier jour de la Conférence de Paris sur le Climat, six chefs d'État, dont François Hollande et Angela Merkel, ont lancé un appel en faveur d'un prix du carbone. Cet appel, soutenu par le FMI et la Banque Mondiale, a été salué par plusieurs ONG, c'est dire si le prix du carbone fait aujourd'hui  consensus.
Mais alors pourquoi n'y a-t-on pas pensé plus tôt ?

On y a évidemment pensé avant... La bonne question, celle qui peut éviter de refaire dans les prochains mois les erreurs qu'on a déjà fait il y a quelques décennies, est plutôt : pourquoi on ne l'a pas fait plus tôt ?

Petit coup d'oeil dans le rétroviseur...


Une idée vieille d'un siècle...


On peut faire remonter l'inspiration de la taxe carbone aux années 20. Il s'agit en effet d'une taxe pigouvienne, c'est-à-dire en clair d'une taxe sur une activité qui a un coût pour la société. C'est une façon d'internaliser une externalité négative qui a été proposée par l'économiste anglais Arthur Cecil Pigou dans un ouvrage de 1920 : The Economics of Welfare.
Il existe des taxes pigouviennes dans tous les pays et dans tous les domaines, les droits d'accise sur l'alcool ou le tabac sont de bons exemples. Dans le domaine de l'environnement, les taxes qui prennent pour assiette  les déchets, les carburants, les produits chimiques dangereux, etc. peuvent être considérées comme des taxes pigouviennes.

L'idée n'est donc pas vraiment nouvelle et il n'est pas surprenant qu'elle ait été remise au goût du jour dès que l'on a commencé à envisager sérieusement de s'occuper du changement climatique... On l'a un peu oublié aujourd'hui mais au tout début des années 1990 aussi bien les États-Unis que la Communauté Européenne ont tenté de mettre en place un système de taxe sur l'énergie et/ou le carbone pour lutter contre les émissions de gaz à effet de serre.

"États-Unis et Europe se sont déjà cassé les dents sur la taxe carbone. Que nous apprennent ces expériences ?"




Les projets avortés de taxe carbone-énergie européenne


C'est l'Europe qui s'est lancé la première en proposant une taxe harmonisée au niveau international dès 1989. La proposition est officialisée à la veille du sommet de la Terre de Rio en 1992 et un chiffre est même avancé : 600 francs français par tonne équivalent pétrole, soit ajusté de l'inflation un peu plus de 128 euros...
Le projet n'est donc pas simplement symbolique : 128 €/TeP, c'est, par exemple, une hausse de 14 centimes pour le prix du litre d'essence.

Mais des divergences apparaissent rapidement entre États-membres : la France, où le mix énergétique est peu carboné grâce au nucléaire, veut une taxe assise uniquement sur les émissions de dioxyde de carbone, au contraire les pays opposés au nucléaire ou dont le mix est très émetteur veulent une taxe portant seulement sur l'énergie. La Commission Delors propose donc un terrain d'entente avec une taxe mixte assise à la fois sur le carbone et l'énergie.
Le gouvernement français refuse ce compromis. De son coté le Royaume Uni renâcle à transférer de nouvelles compétences à Bruxelle. Ajoutons que le soutien du gouvernement Kohl est fragile (les industriels allemands sont vent debout contre le projet) et tout est en place pour un échec. Face à ce blocage, le commissaire à  l'environnement Ripa di Meana qui porte le projet depuis le milieu des années 80, démissionne pour ne pas avoir à représenter l'Europe au Sommet de Rio.

Le projet ne sera relancé que 3 ans plus tard, en 1995. Mais échoue à nouveau. Là encore le gouvernement allemand joue un rôle ambigu en négociant avec ses fabricants d'automobiles des réductions volontaire des émissions contre l'abandon du projet de taxe carbone européenne. A posteriori, on peut dire que c'était visionnaire...



La BTU-tax américaine


On peine à le croire aujourd'hui mais dans années 1980, les États-Unis étaient à la pointe en matière de lutte contre le changement climatique. L'alerte scientifique était largement venue de leurs universités et en 1978, le Congrès avait voté à une large majorité (dont 2/3 des républicains) le National Climate Program Act. Jimmy Carter aurait peut-être engagé son pays plus loin mais il n'ai pas réélu et avec la présidence Reagan le changement climatique a commencé à devenir un sujet partisan.

Dès son arrivé au pouvoir, en 1993, Bill Clinton propose une taxe sur l'énergie, la BTU Tax (le BTU, ou British Thermal Unit, est une unité exotique de mesure de l'énergie). La taxe devait être de 0.599$ de 1993 par million de BTU sur les carburants raffinés (soit 32.9€ par tonne équivalent pétrole en tenant compte de l'inflation) et de 0.257$/MBTU (14.1€/TeP) sur les autres énergies sauf l'éolien, le solaire et la géothermie qui devaient être exonérés.
Malgré ces montants modestes, le projet fait l'objet d'attaques particulièrement violentes de la part des lobbys industriels et des républicains. Finalement, la BTU Tax sort essorée de son passage au Sénat : elle est devenue une simple taxe sur les carburants avec de nombreuses exemptions et un niveau près de 30 fois inférieur à celui initialement prévu. En dépit de ce maigre résultat, le projet est généralement considéré comme responsable de la "révolution républicaine" de 1994 : une défaite écrasante des démocrates aux élections de mi-mandat et la perte de la majorité au Sénat.


Que peut-on retenir de ces deux expériences ?


D'abord, l'échec simultané des projets de taxe carbone des deux coté de l'Atlantique devrait nous alerter, d'autant qu'on peut allonger la liste avec les fiascos plus récents de l'écotaxe française ou du projet australien... Malgré le consensus apparent, donner un prix au carbone en particulier par voie fiscale n'est pas une mince affaire.
Il y a une bonne raison à ça : tout l'objet d'une taxe pigouvienne est de réduire des activités jugées néfastes pour la société. Elle fait donc forcément des perdants, elle fait forcément perdre de l'argent à ceux qui ne parviennent pas à s'adapter, elle met forcément des entreprises en faillite et des gens au chômage... si  ce n'est pas le cas, c'est qu'elle n'est pas efficace ! C'est la raison pour laquelle les projets précédents ont fait l'objet d'attaques particulièrement dures des gros émetteurs de gaz à effet de serre. Aux États-Unis, les élus favorables au projet ont été ciblés personnellement et les pétroliers, notamment, ont investit lourdement pour avoir leurs têtes aux élections de 1994. Il serait naïf de croire que les même entreprises vont laisser faire, voire soutenir, une taxe carbone aujourd'hui. Pour ne citer qu'un seul exemple : malgré leurs prises de position publiques, plusieurs grandes compagnies pétrolières continuent via de faux-nez à combattre un prix du carbone.

"Aujourd'hui comme hier, une taxe carbone ferait forcément des perdants. Le consensus peut-il y résister ?"



De plus, il me semble impossible de créer une taxe carbone sans un effort de pédagogie et des mesures destinées à accompagner la reconversion de ses "victimes". Je ne sais pas vous, mais moi je n'entend pas ce discours à l'heure actuelle et j'ai beaucoup de mal à imaginer le gouvernement français (ou un autre) expliquant aux transporteurs routiers, aux éleveurs de bétail, aux pilotes d'Air France ou aux ouvriers de l'automobile qu'une partie d'entre-eux vont devoir trouver un autre job. C'est pourtant très exactement le sens d'une taxe carbone.

Enfin l'échec des projets européens montre aussi qu'une taxe carbone est très difficile à mettre en oeuvre de façon coordonnées entre plusieurs pays qui différent par leurs choix énergétiques et la structure de leur économie. Là encore, il me semble que c'est une leçon que pourrait méditer avec profit ceux qui rêvent déjà d'une écotaxe harmonisée à l'échelle mondiale.

Publié le 4 novembre 2015 par Thibault Laconde, dernière mise à jour le 1er décembre 2015

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[Infographie] Entreprises, ONG, syndicats... qui participe à la Conférence de Paris sur le Climat ?

La 21e conférence de l'ONU sur le climat (alias COP21) s'ouvre dans quelques jours, le 30 novembre, à Paris. Les enjeux sont énormes : 194 pays doivent se mettre d'accord sur un nouvel accord permettant de limiter les émissions de gaz à effet de serre et d'aider les pays pauvres à s'adapter au changement climatique. Même si cette conférence s'adressent avant tout aux négociateurs des différents pays, des dizaines de milliers de personnes, du lobbyiste au chef indigène, vont faire le déplacement pour défendre leurs propres visions de l'avenir de la planète.

Mais vous êtes vous déjà demandé qui sont ces gens ? Quel est le profil-type du participant à une conférence internationale sur le climat ?

> Pour savoir quelles seront les conséquences de la COP21 pour les entreprises, vous pouvez desormais télécharger mon rapport sur les  implications technologiques et économiques de l'Accord de Paris


De la psychologie du climato-sceptique et de l'art de lui répondre

Il m'arrive assez régulièrement de trouver sur ce blog des commentaires qui mettent en doute l'existence du réchauffement climatique ou le rôle des émissions de gaz à effet de serre d'origine humaine dans ce changement. Cela va du simple troll jusqu'à de longues argumentations auxquelles l'auteur -presque toujours anonyme- a manifestement consacré du temps.
Pendant longtemps, j'ai regardé ces messages avec amusement. Et aussi un peu de curiosité : Qui sont ces inconnus qui arpentent le web pour faire partager leur lubie ? Qu'est-ce qui peut bien les motiver ? Et puis, il y a quelques mois, je me suis décidé à répondre à ces commentaires. Non parce que j'espère convaincre leurs auteurs mais parce que je ne veux pas laisser le champ libre à la désinformation sur mon blog, même dans les commentaires.

En même temps que je menais cette petite guérilla, je me suis penché sur la psychologie et les méthodes du climato-sceptique (qui, figurez-vous, sont des sujets de recherche tout à fait sérieux). Je vous propose dans cet article une rapide synthèse de ce que j'ai appris, à la fois par la pratique et au travers de ces travaux. Avec l'espoir que cela puisse être utiles aux blogueurs, journalistes, community managers ou autres qui font face aux mêmes personnes.


Climato-sceptique ou négationniste du climat ?


D'abord il convient de bien nommer les choses : je ne vais pas vous parler de doute scientifique. Ici il ne s'agit pas de personnes qui demandent des preuves avant d'adopter une opinion mais, au contraire, de personnes qui ont déjà une opinion arrêtée et qui évaluent la validité des arguments qui leur sont présentés en fonction de leurs convictions. Sauf exception, le "climatosceptique", paradoxalement, n'est pas un sceptique : il est certain d'avoir raison et le doute dont il se réclame ne s'applique qu'aux thèses qu'il rejette.
Pour faire cette distinction, l'anglais a deux termes climate skeptic et climate denier. Le second pourrait se traduire par "climato-négationniste", une expression qui n'a pas encore fait son chemin en français mais qui reflète bien la réalité du phénomène : comme  le négationiste historique, le négationniste scientifique défend une thèse manifestement erronée ("le changement climatique n'existe pas", "l'homme a été crée il y a 6000 ans", "il n'y a pas de lien entre HIV et SIDA", "les vaccins causent l'autisme", etc...), malgré un consensus scientifique écrasant soutenu par de nombreuses preuves.

Évidemment, si on laisse de coté les quelques individus qui y ont intérêt personnel ou professionnel, le négationnisme scientifique parait incompréhensible : qu'est-ce qui peut bien pousser un individu, qui généralement n'a pas les moyens d'effectuer ses propres recherches, à adopter et défendre une opinion à l'encontre du consensus scientifique ?
Cette question a fait l'objet de plusieurs études qui tendent à montrer que le négationnisme scientifique, comme le négationnisme historique, est généralement d'origine idéologique. On peut citer, par exemple, l'experience conduite par l'Université de Washington : des cobayes reçoivent une coupure de presse présentant un rapport sur le changement climatique, ils sont ensuite invités à évaluer cette menace. Il existe deux versions de l'article qui décrivent dans les mêmes termes la hausse des températures, le rôle de l'homme et les risques en cas d'inaction, la seule différence se trouve dans les conclusions : la première version recommande de réglementer les émissions de dioxyde de carbone, la seconde plaide pour une déréglementation de l'industrie nucléaire. Résultat : les lecteurs de tendance libérale-conservatrice auxquels on a soumis la version "réglementation" voient dans le changement climatique un danger moindre que ceux qui ont reçu la version "déréglementation", en fait ils l'évaluent même en dessous du groupe de contrôle (qui n'a lu aucun des deux articles). En d'autres termes, l'information reçue est inefficace lorsqu'elle est associée à une recommandation à laquelle le lecteur n'adhère pas, elle a même tendance à être contre-productive...

Pour le négationniste, consciemment ou non, une information ne peut être exacte que si elle est en accord avec sa représentation de soi et du monde. Dans le domaine scientifique, on parle pour décrire ce phénomène de lyssenkisme, du nom du biologiste soviétique Trofim Lyssenko qui crut pouvoir appliquer la lutte des classes à l'agronomie.
Parce qu'il est lyssenkiste, vous ne pourrez jamais convaincre un climatosceptique par un argument scientifique : en réalité, même s'il place la discussion sur le plan scientifique, ses objections sont d'ordres politiques, morales ou religieuses...


Comprendre les stratégies pour y répondre


Si vous voulez quand même lui répondre, sachez que dans la plupart des cas votre interlocuteur ne cherchera pas à étayer son opinion mais à affaiblir la votre. Selon une vieille stratégie théorisée par l'industrie du tabac il y a plus d'un demi-siècle, il est plus facile et aussi efficace de créer du doute... Pour cela, il peut recourir à trois méthodes : il peut soit 1) mettre en doute l'existence même d'un consensus scientifique, 2) attaquer les personnes (vous, les scientifiques, les institutions, etc.), 3) contester les raisonnements et les données scientifiques.
Si vous parvenez à classer les arguments de votre interlocuteur dans une des ces catégories, vous pourrez plus facilement y répondre :

  1. S'il met en doute le consensus

    La technique est assez simple, on pourrait résumer ainsi : "Je ne suis pas scientifique mais je sais qu'il existe des chercheurs qui doutent du réchauffement climatique. Attendons que le débat soit clos avant d'agir." Une compilation de la littérature conservatrice aux États-Unis a montré que c'est l'argument le plus souvent utilisé pour nier le changement climatique.
    Que répondre ? D'abord, on peut rappeler que 500 ans après la première circumnavigation, il existe encore un certain nombre de personnes convaincues que la Terre est plate : l'unanimité est hors de portée quel que soit le sujet... Mais ce n'est pas l'unanimité qui définit une certitude scientifique, c'est l'existence d'un nombre suffisant de preuves convergentes (en théorie des sciences, on parle de consilience) en particulier lorsqu'elles sont partagées par des scientifiques issus de plusieurs disciplines et de différentes origines géographiques.
    Cette condition est manifestement remplie pour le changement climatique. De nombreuses études ont tenté d'évaluer l'existence ou non d'un consensus dans la communauté scientifique. Bien qu'avec des méthodologies différentes (sondage, revue des publications, étude des prises de parole publiques...), elles sont toutes parvenues à un constat similaire : le consensus scientifique est de l'ordre de 97% depuis le début des années 90 (voir ici, ici, ici ou ici, entres autres).

  2. S'il s'attaque aux personnes

    Quel que soit le sujet, si vous pensez avoir raison contre 97% des scientifiques et 80 académies nationales des sciences, il faut bien que, en dépit des apparences, tous ces gens soient des idiots et/ou des conspirateurs. C'est pourquoi l'attaque ad hominem est pratiquement une figure obligée de tout discours négationniste. On en trouve de multiples avatars : des attaques ciblées contre certains chercheurs (le cas de Michael Mann est emblématique mais loin d'être unique) ou contre des figures médiatiques (Al Gore, par exemple), contre le GIEC ou les climatologues en général, voire tout simplement contre vous... Ces attaques ne se limitent pas à quelques commentaires de blogs : elles peuvent prendre la forme de procès abusifs, de plaintes auprès des autorités académiques, de diffamations, de piratages informatiques, de menaces, etc. (Lewandowsky et al., 2013) Et ça marche... il en résulte une forme d'autocensure qui a conduit les climatologues à ne pas publier leurs prévisions les plus pessimistes (Brysse et al., 2013).
    Que répondre ? Attaquer les personnes faute de pouvoir réfuter les idées est un recours traditionnel de l'obscurantisme, ne vous y laissez pas entraîner. Essayer plutôt de ramener la discussion dans le champ scientifique : la qualité de travaux ne dépend pas de leurs auteurs mais de leur contenu. Vous pouvez au passage rappeler que la liberté académique, c'est-à-dire la possibilité de conduire des recherches et d'en rendre compte même si elles déplaisent à tel ou tel groupe politique, économiques ou religieux, est indispensable au progrès scientifique (et, accessoirement, garantie en France par le Conseil Constitutionnel et le Code l'Education).

  3. Si son objection est d'ordre scientifique

    Ici, on a que l'embarra du choix : il peux s'agir de contester les données et les observations ("le réchauffement a cessé en 1998", "les mesures de température ne sont pas fiables", "les glaciers progressent"...), de mettre en doute les modèles ("on ne sait pas prévoir le temps qu'il fera dans deux semaines", "le GIEC a revu ses prévisions"...), de proposer des théories alternatives ("le soleil est responsable du réchauffement climatique", "ce sont les rayonnements cosmiques", "les volcans", etc.). Malgré leurs variétés, ces arguments reposent souvent sur la même chose : une méconnaissance du sujet, des raisonnements fallacieux (paralogisme, tautologie, fausse analogie, faux dilemme, etc.) et/ou un choix de données orienté - ce que les anglophones appellent "cherry picking".
    Que répondre ? Le plus souvent votre interlocuteur reprendra ce type d'argument d'un tiers, il peut être intéressant de lui en demander la source. En bout de chaine vous trouverez généralement une vraie publication scientifique qui a été mal comprise, parfois vous découvrirez que les auteurs de l'étude initiale eux-même ont mis en garde contre les mauvaises interprétations...
    Dans tous les cas, même si vous voyez les erreurs de votre interlocuteur, je vous conseille de partir du principe qu'il est de bonne foi et que lui-même pense que son argument est valide : plusieurs ressorts psychologiques, comme le biais de confirmation, peuvent expliquer que des personnes d'ordinaire rigoureuses acceptent un raisonnement faux. Expliquez l'erreur et faites preuve de pédagogie. Pour vous aider, vous pouvez trouver ici (en anglais) des réponses détaillées à la plupart des arguments climatosceptiques.


Quelques conseils pratiques


Avant de répondre à un climato-sceptique (ou à un négationniste scientifique, quel que soit le sujet), surtout sur internet, vous devez avoir conscience :
  • Que c'est un combat inégal : vous avez face à vous le plus souvent un anonyme, dont l'objectif n'est généralement pas de montrer qu'il a raison de mais de faire croire que vous avez tort, ce qui lui permet notamment de se contredire sans sourcilier d'une ligne à l'autre et de crier victoire si votre position varie d'un iota.
  • Mais que vous n'êtes pas seul : identifiez les passages clés de l'argumentation de votre contradicteur et passez-les à la moulinette d'un moteur de recherches, vous pourrez ainsi en déterminer l'origine et voir si d'autres ont déjà répondu. Si c'est le cas, n'hésitez pas à renvoyer vers les réponses existantes.
  • Que vous êtes maître de la discussion : soyez celui qui pose les questions, qui oriente les échanges, donne le ton... Une fois dépouillé du vocabulaire pseudo-scientifique, un "argument" climatosceptique se réduit en général à une série d'affirmations vagues et embrouillées, ne faites pas l'erreur d'essayer de répondre en fonction de ce que vous pensez avoir deviné de la position de votre interlocuteur. Commencez plutôt par lui faire énoncer de façon claire (et si possible sourcée) quelle est sa thèse, ensuite vous pourrez argumenter sans chasser des fantômes. A ce moment-là, il changera souvent de sujet ("Expliquez-moi plutôt pourquoi etc."), à vous de garder une discussion suivie et centrée sur le sujet initial.
  • Que vous ne vous adressez pas à votre interlocuteur mais aux autres lecteurs : résistez à la tentation de forcer le trait ou d'amener la discussions sur un plan personnel (les qualifications du commentateur, ses motivations...), contentez vous de démonter son raisonnement ou les faits qu'il avance de façon aussi précise et rigoureuse que possible.

Bonne chance !



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Business & Climate Summit : ce qu'il faut en retenir

1) On est d'accord sur les principes


Tous les intervenants se sont entendus sur au moins quelques points : l'objectif de zéro émissions pour la seconde moitié du siècle, l'absurdité des subventions aux énergies fossiles, la nécessité d'un prix du carbone et urgence de se préparer aux effets du réchauffement. Rien de bien révolutionnaire mais ce consensus est quand même remarquable de la part de la trentaine de PDG et de ministres intervenus hier.

2) Un peu moins sur les détails...


Mais le consensus s'arrête vite lorsqu'on commence à creuser : A quelle date les émissions de gaz à effet de serre devront-elles avoir disparu ? Quels sont les moyens à mettre en oeuvre ? Quel prix donner au carbone ? Selon quels mécanismes ?
En particulier, il y a une fracture évidente entre ceux qui demandent une taxe sur le carbone et ceux qui croient encore aux permis négociables et aux marchés.
Sur ce sujet, on notera la position d'Angel Gurria (le secrétaire général de l'OCDE) qui défend vigoureusement une taxe carbone en soulignant que le marché de crédits négociables n'a manifestement pas fonctionné en Europe. Je doute que tout le monde dans la salle ait partagé son avis.
 

3) Les pétroliers génés aux entournures


Evidemment cette ébauche de consensus remet directement cause le business model de certaines industries. C'est le cas notamment du secteur des hydrocarbures qui était pourtant bien représenté. Pour eux, l'exercice a vite montré ses limites.
On peut aussi ranger dans cette catégorie le ministre du pétrole de l'Arabie Saoudite qui, malgré une formule fracassante, s'est employé à montrer qu'il ne faut surtout rien faire pour diminuer la consommation d'hydrocarbures.
Les pétroliers ne sont pas les seuls pollueurs me direz vous. Oui, mais ils ont été les seuls à ne pas assumer leurs contradictions. Des opérateurs de centrales à charbon ont également eu la parole mais eux au moins ont admis la nécessité d'un changement.


4) Des politiques français au taquet


François Hollande et Ségolène Royal sont intervenus le premier jour, respectivement en ouverture et en cloture de la journée, et Laurent Fabius a conclu le sommet. Belle mobilisation gouvernementale...
Le président a tenté de donner un cahier des charges (on pourrait peut-être dire une liste au Père Noel) aux entreprises avant la COP21. La ministre de l'écologie a dressé un tableau de l'ensemble des aspects de la lutte contre le changement climatique, sujet sur lequel elle était manifestement à l'aise. Leurs interventions m'ont paru assez encourageantes.


5) Les patrons français ont un besoin urgent de cours d'anglais

Rencontre avec les artisans de la COP21 - épisode 3 : Brice Lalonde parle du Business and Climate Summit

La 21e conférence de l'ONU sur le climat, qui se tiendra à Paris en décembre 2015, n'est-elle qu'une affaire d'experts et de diplomates ? Non : c'est aussi l'occasion pour des milliers de responsables associatifs, d'entrepreneurs, de chercheurs ou d'élus de débattre de leur projets pour la planète.
Chaque mercredi, je vous propose de rencontrer une des personnes qui préparent cette grande mobilisation afin de comprendre ses projets mais aussi et surtout sa vision des questions climatiques et les raisons qui l'ont poussé à s'engager. Pour ne ratez aucun de ces entretien, n'hésitez pas à vous abonner à ma chaine Youtube.

Et aujourd'hui, j'ai discuté pour vous avec Brice Lalonde qui s'active avec le Global Compact et le World Business Council for Sustanaible Development pour organiser en mai le "Business and Climate Summit" et permettre aux entreprises de pousser les gouvernements vers un accord lors de la COP21.


Lorsqu'ils parlent d'environnement, les gouvernements commencent souvent par se tourner vers les entreprises : est-ce que ça ne va pas les rendre moins concurrentielles ? Est-ce qu'elles vont licencier ? Se délocaliser ? Et si, au contraire, le monde des affaires répondait : pas de problèmes, allez-y !
C'est un peu l'idée du Business and Climate Summit qui se tiendra à Paris les 20 et 21 mai : que les entreprises s'engagent à lutter elles-même contre le changement climatique, mais qu'en plus elles poussent les gouvernements vers un accord ambitieux lors de la COP21...

Les rencontres précédentes :

Vous recherchez d'autres événements ? Voici l'agenda de toutes les manifestions autour de la COP21.
Vous avez un projet et vous souhaiteriez apparaitre dans cette rubrique ? Parlez-moi en.

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Fiche de lecture : "La Fabrique du mensonge" de Stéphane Foucart

fiche de lecture : la fabrique du mensonge de Stéphane Foucart
Il m'arrive parfois, pas très souvent, de refermer un livre en me disant qu'il est important. Cela ne signifie pas qu'il est parfait, plutôt qu'il est utile. "La Fabrique du mensonge" de Stéphane Foucart fait partie de ceux-ci dans le sens où sa lecture devrait, à mon avis, trouver sa place dans la formation de toute personne qui se destine à une carrière scientifique.
En bref, que nous dit-il ? Que des intérêts économiques utilisent la science à leur avantage contre l'intérêt général, jusque là rien de bien nouveau, mais surtout qu'en l'instrumentalisant ainsi ils sapent dangereusement l'institution scientifique au risque de réduire sa capacité à faire progresser nos sociétés.


"Maintenir la controverse vivante"


En 1953, alors que les journaux américains commencent à se faire l'écho d'études sur les liens entre tabac et cancer du poumon, les responsables des cigarettiers se réunissent en secret pour élaborer une contre-attaque. Elle sera efficace : il faudra 10 ans au régulateur américain pour reconnaître la dangerosité du tabac. S'agit-il d'un simple raté d’une administration sanitaire encore récente ? Non, le même scénario se répète, en pire, trente ans plus tard : il s'écoulera près de vingt ans entre la découverte des effets du tabagisme passif et les premières interdiction de fumer dans les lieux publics !
Les industriels du tabac ne sont évidemment pas étrangers à ces retards dont les conséquences se chiffrent en milliers de vies perdues... et en milliards de cigarettes vendues, mais comment sont-ils parvenus à de tels résultats ? Il est désormais possible de la savoir puisque les cigarettiers ont accepté en 1998 de communiquer l'ensemble de leurs archives pour clore les poursuites engagées par 46 Etats américains, les stratégies et le détail de leur mise en œuvre sont accessibles à qui se donne la peine de chercher.

Il en ressort que, bien sur il y eut une bataille de lobbying et de communication, mais surtout, en sous-main, une instrumentalisation de la science. Et plutôt que de tenter de contredire les études qui les mettaient en cause (et dont ils ont eu assez vite la conviction qu'elles étaient valides), les industriels se sont employés à "maintenir la controverse ouverte".
Quel est l'effet des facteurs environnementaux, comme la pollution, sur les cancers du poumon ? De l'hérédité et des facteurs génétiques ? De l'amélioration des diagnostic et de l'allongement de la durée de vie ?  Les projets de recherches soutenus directement ou en sous-main par l'argent du tabac remplissent des dizaines de pages. Ils s’intéressent souvent à des sujets sérieux et, dans de nombreux cas, ils ont abouti des résultats réellement  utiles à la santé publique, mais ils ont surtout permis aux "big tobacco" de mettre en ordre la science comme il l'entendait, permettant le développement de telle branche, retardant telles autres et fixant la frontière entre le certain et le douteux. Les industriels ont appris à définir les contours de l'ignorance, évidemment à leur avantage.
La stratégie est simple : "produire du doute" (la formule figure telle-quelle dans un mémo de 1969), puis laisser les communiquants affirmer qu'il n'existe pas encore de certitude scientifique. S'il se trouve des chercheurs pour affirmer le contraire, c'est très bien : cela fera de bons débats télévisés qui, c'est une règle du genre, placeront les deux camps sur un pied d'égalité même si l'un représente le consensus scientifique et l'autre des intérêts privés. Il suffira ensuite de compter sur l'inertie du régulateur et des politiques, trop content de pouvoir invoquer l'absence de certitudes pour de prendre des mesures contraignantes.


Le scientifique comme outil de relations publiques


La recherche se trouve ainsi mobilisés, et éventuellement financé, non par pour les résultats qu'on en espère mais pour l'effet qu'elle produit sur les décideurs et l'opinion publique. Car, comme le dit très justement Stéphane Foucart, aux yeux du public, la communication autour de la science est la science.
Son livre propose de nombreux exemples édifiants de ce travail. Ainsi, par exemple, ARISE (Associates for research into the science of enjoyment), créature des cigarettiers dont l'objectif est de faire basculer leur produit dans la catégorie des "petits plaisirs" au coté du carré de chocolat et du verre de vin, plutôt que dans les drogues dures vers lesquels il penchait dangereusement. Au final : un vrai triomphe ! Sur près de 850 articles de presse traitant d'ARISE, plus de 500 évoquent une possibilité que les mesures de lutte contre la tabagisme soient contre-productives pour la santé publique.
Un autre exemple remarquable, l'appel de Heidelberg préparé par les industriels de l'amiante à la veille du sommet de Rio en 1992, montre que cette méthode peut même façonner durablement la façon dont des pans entiers de la science sont perçus.

Car les cigarettiers ne sont plus les seuls à recourir à la manipulation de la science et des scientifiques.  Même si ces cas sont beaucoup moins bien documentés, les débats autour du changement climatique, de l'amiante, des OGM, des perturbateurs endocriniens ou des pesticides ont été et sont aujourd'hui encore façonnés de la même façon. Finalement, c'est l'institution scientifique dans son ensemble qui est abîmée, apparaissant comme incapable de produire une consensus et de créer l'action... Paradoxal alors que nous vivons dans une époque plus technologique que jamais !

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Ukraine, Syrie, Gaza... Que dit vraiment le droit international de la protection des populations ?

Prévert disait de la guerre qu'elle serait un bienfait des dieux si elle ne tuait que les professionnels. En ouvrant les journaux ces jours-ci, on peut mesurer la distance qui nous sépare de cette utopie. Les conflits actuels sont particulièrement cruels pour les civils : tués ou blessés, déplacés, séparés de leurs proches, détenus, soumis aux privations...

Pour nous qui ne sommes que spectateurs, plus encore que les souffrances, c'est la passivité et l'impuissance de la communauté internationale qui semble intolérable. Ne pourrait-on pas intervenir ? Obliger au moins les belligérants à respecter les populations civiles et à laisser passer l'aide humanitaire ?
Tout cela semblerait naturel et de bon droit, mais qu'en dit réellement le droit international ?


Conventions de Genève : la protection des civils héritée de la Seconde Guerre Mondiale


Jusqu'à la Seconde Guerre Mondiale, il n'existait pratiquement aucune protection pour les populations civiles. Le droit de la guerre hérité des conflits du XIXe siècle ne traitait que des combattants, notamment des armes qu'ils pouvaient ou non utiliser et de leur sort une fois fait prisonnier ou blessé.
En 1945, alors que l'on dénombre près de 50 millions de morts civils, il est évident que ces textes ne sont plus adaptés. La quatrième convention de Genève, adoptée en 1949 et ratifiée par 196 États, est destinée à corriger ce manque. Elle oblige chaque État à protéger les civils se trouvant sur les territoires qu'il occupe et à assurer leur ravitaillement et l'accès aux soins (art. 55 et 56). Dans le cas où la puissance occupante n'est pas en mesure de remplir ces obligations, elle doit accepter l'aide fournie par un État tiers ou une organisation humanitaire et assurer sa libre circulation et sa protection (art. 59).

Mais voilà, le droit international est toujours en retard d'une guerre : la plupart des garanties des conventions de Genève ne s'appliquent qu'en cas de conflits entre États. Que se passe-t-il en cas de guerre de civile (comme en Syrie) ou lorsqu'un des belligérants se cache derrière des groupes armés (l'Ukraine) ou ne reconnaît pas son adversaire (Palestine) ?
Pour les conflits "ne présentant pas un caractère international" seul s'applique l'article 3 commun aux quatre conventions de Genève. Il interdit notamment le meurtre, la torture ou la prise en otage des personnes ne participants aux hostilités, mais il n'oblige pas les belligérants à se préoccuper du bien être des populations civiles ou à accepter l'aide humanitaire.


Et que se passe-t-il en cas de violation ?


Mais même ces droits minimaux ne sont pas toujours respectés. Les responsables peuvent avoir à répondre de crimes de guerre mais pas avant des années de procédure. Que faire face à une danger immédiat pour les populations ? La communauté internationale peut-elle intervenir pour assurer leur protection ?

Fiche de lecture : "L'effondrement de la civilisation occidentale" de Erik Conway et Naomi Oreskes

"L'effondrement de la civilisation occidentale" - Erik M. Conway, Naomi Oreskes
Le changement climatique nous mène droit à une catastrophe sans précédent, nous le savons, nous avons les moyens de réagir, et nous ne faisons rien ou si peu. Lorsqu'il est écrit au présent, ce constat est déjà connu, banal même, au point qu'il devient difficile de s'en alarmer sans passer pour un vieux radoteur de mauvais augure.

Alors pourquoi ne pas tenter de l'écrire au passé ? C'est l'expérience que tentent Erik Conway et Naomi Oreskes, déjà auteurs des Marchands de doutes, dans L'effondrement de la civilisation occidentale publié ces jours-ci.




Récit d'une catastrophe qui aurait dû être évitée


Le postulat de départ est simple : notre époque n'est pas parvenue à prendre la mesure du danger que représente le changement climatique et les émissions de gaz à effet de serre ont continué à augmenter.
Au milieu du XXIe siècle, les effets de ce dérèglement sont devenus massifs entrainant une panique mondiale et le recours à la géo-ingénierie. Malgré de premiers résultats encourageants, cette solution a dû être rapidement abandonnée à cause d'effets secondaires incontrôlables. Les températures ont rebondit, puis se sont emballées avec le dégel du permafrost, et la hausse a atteint 11°C. En 2073, les calottes polaires nord et sud se sont effondrées faisant monter le niveau de la mer de 7 mètres.
Ce "grand effondrement" a emporté avec lui la plupart des gouvernements : 1.5 milliards de personnes ont été contraintes de migrer vers l'intérieur des terre, les épidémies ont ravagé la population et le taux d'extinction a atteint 70%. Ce n'est qu'au tournant du XXIIe siècle, avec la dissémination de végétaux  absorbant rapidement le dioxyde de carbone et l'arrivée opportune d'un minimum solaire, que les survivants ont pu commencer à reconstruire.

Le pire s'est réalisé, donc, et le narrateur, un historien de la fin du XXIVe siècle, tente de comprendre comment.

Du projet Manhattan au changement climatique : une brève histoire du communication pro-nucléaire

Energie et developpement - Trinity, premier essai nucléaire de n'histoire dans le cadre du projet Manhattan
Parmi les nombreux préparatifs qui ont précédé la première explosion atomique de l'histoire, le 16 juillet 1945, figure une curieuse réunion à l'University Club de New York entre le général Leslie R. Groves, directeur du programme nucléaire américain, et un groupe de professionnels des relations publiques rassemblés autour de John W. Hill. L'objectif : créer la communication du projet Manhattan dont l'existence allait bientôt être révélée au public.
Nucléaire et lobbying ont ainsi cheminé ensemble depuis l'origine mais ces relations sont devenues encore plus intimes lorsque l'énergie nucléaire a quitté le secret militaire pour devenir une technologie civile. Cette histoire est indissociable de l'histoire de la filière nucléaire civile.


Le nucléaire, c'est magique !


Au début des années 50, les États-Unis ne détiennent déjà plus le monopole de l'arme atomique : l'URSS a testé sa première bombe A en 1949. La doctrine concernant l'emploi de ces armes n'est pas fixée - en 1951, le général Mac Arthur a été relevé de son commandement en Corée pour avoir voulu employer l'arme atomique contre les troupes communistes - et on entrevoit que l'arsenal nucléaire pourrait emmener l'humanité à sa perte.

C'est pourtant dans ce contexte particulièrement défavorable que le nucléaire va amorcer sa mue. En 1953, devant l'Assemblée Générale des Nations Unies, le président Eisenhower prononce sont fameux discours "Atoms for peace", affirmant que "la plus grande des forces de destruction peut se changer en un grand bienfait pour l'humanité toute entière". Comment peut-on faire une telle affirmation en pleine guerre froide et plus de dix ans avant que le premier électron soit produit par une centrale nucléaire ? Il s'agit en fait d'un retournement classique dans les campagnes de communication, avec une résonance quasi-biblique : "ils forgeront de leurs glaives des socs de charrue, et de leurs lances des faux" (Isaïe 2,4).

Ces accents mystiques ne sont pas rares à l'époque dans le discours et les mises en scène autour du nucléaire, qui reste encore largement mystérieux. C'est même avec une "baguette magique" que le président Eisenhower lance les travaux de la première centrale nucléaire américaine en 1954. Non moins magique, la commission américaine de l'énergie nucléaire promet une électricité tellement bon marché que les compteurs deviendront inutiles ("too cheap to meter"). On peut tout promettre puisque rien n'existe encore...
Energie et developpement - Eisenhower lance la construction de la première centrale nucléaire des Etats-Unis à Shippingport en 1954
D'un coup de "baguette magique", Dwight Eisenhower lance les travaux
de la première centrale nucléaire des États-Unis le 1er septembre 1954 .
Il en faudra cependant un peu plus pour convaincre les investisseurs. La centrale de Shippingport est avant-tout un démonstrateur qui était très loin de pouvoir produire de l'électricité au même prix qu'une centrale à charbon. Faute d'être concurrentielle, la diffusion de l'énergie nucléaire reste marginale pendant encore une décennie.


Quoi de mieux qu'une centrale nucléaire près de chez soi ?


En 1962, General Electrics annonce en grande pompe que la centrale de Oyster Creek serait la première construite sans subvention. Il s'agissait en fait d'un produit d'appel : General Electrics acceptait de perdre de l'argent à Oyster Creek en anticipant les bénéfices de futures ventes. Cette stratégie est un succès et le marché décolle enfin alors que GE, en augmentant progressivement ses prix, parvient à la fois à se positionner en leader et à préserver ses marges.


Energie et developpement - bande dessinée vantant les mérites du nucléaire aux enfants dans les années 70Après Oyster Creek, la bataille pour convaincre les investisseurs semble gagnée. Le territoire américain commence à se couvrir de centrales nucléaires. Pour les communicants, l'enjeu change : il s'agit désormais de convaincre les habitants d'accepter un centrale nucléaire dans leur voisinage.
C'est à cette époque que naissent les vertus environnementales du nucléaire. Les campagnes menées à ce sujet visent particulièrement les enfants, la bande dessinée est un vecteur privilégié. Par exemple, dans "The battle for survival", comics édité en 1975 par Virginia Electrics and Power et supposé traiter de la lutte contre la pollution, un personnage affirme : "aucune ville ne pourra trouver un voisinage plus propre et plus désirable qu'une centrale nucléaire". Des dizaines d'autres albums reprennent le même message.

La gestion des accidents


Pourtant les dangers de l'énergie nucléaire étaient déjà connus : dès 1966, une fusion partielle du réacteur Fermi I avait fait un temps envisager l'évacuation de Détroit ! Mais l'accident est gardé secret ce qui permet aux communicants de ne pas changer leurs arguments avant 1979 et l'accident de Three Miles Island.

Lors de cet accident qui a conduit à la fusion d'un réacteur, la communication de crise est confiée à l'agence Hill & Knoltown (oui, la même qui avait assuré la publicité du programme Manhattan). Elle trouve une administration mal préparée et des exploitants en plein désarrois. Le premier réflexe est de nier les risques. Metropolitan Edison, l'exploitant de la centrale, affirme n'avoir pas enregistré de hausse de la radioactivité en dehors de la centrale, une affirmation immédiatement démentie par les mesures de l'agence de protection de l'environnement obligeant la compagnie à avouer qu'elle ne savait pas quelles doses avaient été émise.
L'accident marque le triomphe de la langue de bois : le vice-président de Metropolitan Edison s'illustre par exemple en admettant lors d'une conférence de presse qu'un "désassemblage énergétique spontané" du réacteur est possible... et en quittant la salle lorsqu'un journaliste lui demande la différence entre désassemblage énergétique spontané et une explosion.

Résultat : la panique gagne la population, près de la moitié des personnes vivant dans un rayon de 25km autour de la centrale quittent leur domicile créant des scènes d'exode avec des répercussions désastreuses pour l'industrie nucléaire.
Pourtant, les erreurs commises pendant l'accident de Three Miles Island - déni contre l'évidence, ignorance retranché derrière un jargon technique... - ne cesseront de se reproduire.


A la conquête de la France


Après l'accident de Three Miles Island, la filière nucléaire américaine est moribonde. Le centre de gravité de l'industrie se déplace vers l'Europe et singulièrement vers la France qui s'équipe alors au rythme de 6 réacteurs par an.
Si l'industrie nucléaire américaine a été accompagnée dès son origine par les spécialistes des relations publiques, en France elle est marquée par ses origines militaires et l'obsession du secret. Le Commissariat à l’Énergie Atomique qui règne alors en maître sur les applications civiles et militaires du nucléaire ne publie pas ses travaux comme le ferait un institut de recherche ordinaire, par peur de l'espionnage l'écrit est réduit au strict minimum et le secret défense est la règle. Cette culture peut expliquer en partie la gestion catastrophique de l'accident de Tchernobyl avec l'affirmation contre toute évidence que le nuage radioactif s'arrête aux frontières française.

Energie et developpement - magazine du CEA consacré aux "systèmes nucléaires du futur"A ce discrédit s'ajoute, dans les années 90, la fin du programme d'équipement français et de la guerre froide, donc le ralentissement des activités civiles et militaires du CEA. Certains voisins de la France s'orientent vers l'abandon de l'énergie nucléaire et les acteurs de la filière française prennent progressivement conscience qu'ils doivent convaincre. Le CEA crée sa première revue en 1995, il se tourne aussi, à son tour, vers la bande dessinée et les publications de jeunesse. Il met également en avant des ses activités plus sympathiques : la recherche médicale ou, grâce à ses moyens de calcul, le séquençage du génome.

La science climatique faisant appel à l'étude des radionucléides, c'est justement dans une de ses activités annexes, que la filière nucléaire a trouvé l'argument de sa relance : puisque l'électricité nucléaire n'est pas émettrice de gaz à effet de serre (au moins au niveau de la centrale), ne pourrait-elle pas être une solution au changement climatique ? soixante-dix ans après, le nucléaire lave toujours aussi vert...



Publié le 5 mars 2014 par Thibault Laconde, dernière mise à jour le 7 mars 2016

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Fiche de lecture : "L'industrie du mensonge - relations publiques, lobbying et démocratie" de John Stauber et Sheldon Rampton

Energie et developpement - l'industrie du mensonge - relations publiques, lobbying et démocratie de Rampton et Stauber
Nul ne s'étonne plus aujourd'hui de voir un député européen exercer comme avocat auprès des industries qu'il est sensé réglementer, une rapide recherche internet montre que le terme de lobbying a largement perdu sa connotation négative pour devenir synonyme de persuasion efficace, les techniques qui étaient réservées aux grandes industries toxiques se sont "démocratisées" et institutionnalisées.
C'est peu dire qu'entre la publication de ce livre, en 1995 aux États-Unis, et sa réédition française en 2012, "l'industrie du mensonge" qu'il décrit a conquis ce coté-ci de l'Atlantique - cette édition est d'ailleurs complétée par de nombreux exemples européens. S'il ne fallait qu'une raison de se plonger dans le livre de John Stauber et Sheldon Rampton celle-ci devrait suffire.

Naissance et envol des lobbys

Les auteurs font remonter les origines de l'industrie aux bateleurs du XIXe siècle dont le bagou et surtout la naïveté de leurs contemporains assuraient les revenus. Dans les années 1830, la multiplication des journaux populaires à bas prix fait naitre la publicité déguisée, puis les premiers attachés de presse, chargés de placer des articles pour leurs commanditaires. Les maitres mots de l'époque : "bouteilles, blondes et bakchich".
Vers la fin du siècle cependant, les entreprises se rendent comptent qu'il ne suffit pas de faire parler de soi, il faut contrôler l'opinion, se construire une image... Les pionniers s'appellent Ivy Lee, qui a eu la rude tache de rendre sympathique les "barons voleurs", George Creel, chargé de vendre la l'entrée dans la Grande Guerre aux américains, ou Edward Bernays, neveu de Freud et inventeur de la "fabrication du consentement".